‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 22 sur 446 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Pessimisme, solitude morale

Dégoût de la vie, sentiment du néant de son ‘existence, impuissance à agir, telles sont, en effet, les conséquences de cette infériorité constitutionnelle. Pareille mélancolie est endogène. Sans doute, les événements favoriseront-ils son développement’; ils ne la provoquèrent pas. Le sort, du reste, épargna à Gray ses coups Îles plus rudes. Une violente épreuve l’eût guéri, peut-être. Le mal est en lui.

Délibérément, il vécut dans la tristesse. Ses lettres d'étudiant expriment déjà le douloureux sentiment de son inutilité : « Quand vous aurez vu l’un de mes jours, vous aurez vu une année entière de ma vie. Ils tournent, tournent sans cesse, comme le cheval aveugle du moulin. Ce dernier du moins a la satisfaction de croire qu'il avance, gagne du terrain; moi, j'ai les yeux assez ouverts pour toujours voir la même triste perspective et comprendre qu’en faisant vingt-quatre pas de plus, je serai exactement à l’endroit où J'étais. Mieux que personne, je peux dire que ma vie n’a qu’un empan »?. Le ton de son humeur se fixe désormais en une expression qu'il fera toujours sienne : l’abattement (low spirits). Mille tournures l’accompagnent, des formules mille fois répétées : « Je manque de courage. » « Je manque d'énergie. » « Je vous écris pour me désennuyer. »% Un voile obscurcit ses jours les plus ensoleillés; indéfinissable, mais souveraine, une force le terrasse. Il se sent triste, se dit triste, se rend triste : travail accompli dans les régions secrètes où le physique et le moral se rencontrent.

Parfois, ce malaise s'exprime plus nettement. Une triple certitude l’accentue. Gray estime que la tristesse est irrémédiablement attachée à sa personne : « L'humeur abattue est ma sincère et fidèle compagne; elle se lève, se couche avec moi; part en voyage et revient en même temps que moi; bien plus, elle rend avec moi des visites, affecte d’être enjouée, se force à sourire. Mais la plu-

T. Il ne faut pas attribuer tout son mal à son excitabilité nerveuse d’hérédoéthylique. Certains terrains névropathiques ne donnent jamais lieu à des symptômes de névrose évolutive. Celle-ci se développe peu à peu, avec les vicissitudes de la vie (Dr. Hesnard)

2. TI, I 1 (1735). Dans la dernière phrase, on reconnaîtra Ofhello, II, iii, 74. 3. Cf. TL I 342, 345; IL 23, 26; III 118, 280. On pourrait multiplier les exemples.

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