‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 23 sur 446 · I - iii PESSIMISME, SOLITUDE MORALE · texte numérisé non relu

I - iii PESSIMISME, SOLITUDE MORALE

part du temps, nous sommes assis ensemble et formons la compagnie la plus insipide du monde »4 Pareil à l'étranger vêtu de noir, figure tour à tour désabusée et ironique, l'abattement le suit donc en tous lieux5. Marqué, en outre, d’un fatalisme spécial, il est contagieux et doit durer toujours : « Mon humeur est à plusieurs degrés au-dessous du variable. J'ai l'impression de communiquer l'ennui et l'abattement à tout ce qui m'entoure. Un jour ou l’autre, tout cela aura une fin; jusque-là, je reste très sincèrement vôtre »5.

Subir à jamais une telle malédiction implique le dégoût de la vie et de soi-même. La vie n’a aucun charme, et moi-même je n'ai aucune raison d’être : réaction complexe, où la cause se mêle à l'effet. Si le pessimiste projette sa tristesse sur les choses, sa vision des choses, en retour, aggrave sa tristesse. De même lorsqu'il rentre en lui-même et s'interroge : il n’est courage, enjouement ni impulsion vitale qui puisse venir de lui. En l’affirmant, Gray trouve un point d'appui à son attitude, et un perfide stimulant : « Je sais combien un homme comme moi est peu fait pour soutenir le moral d’un autre ou lui apporter quelque consolation, moi qui vois toujours les choses sous leur aspect le plus sombre »?7.

Subjectivement, cette disposition se traduit par le vague à l'âme ; par une manière détachée d’aspirer à l'au-delà, de se complaire à de subtiles allusions à la mort et de représenter celle-ci comme un agréable refuge. Alors surgissent les formules sentencieuses et désabusées, les images compliquées, teintées d’ironie et d'humour : modes exaspérés de l’énervement, de la concentration du « moi ». Gray ne se contente pas d’exagérer à plaisir, sans raison palpable, le fardeau de la vie; de se plaindre de son sort; d’opposer son infortune imaginaire au bonheur des autres. Dans l’épitaphe gravée sur la tombe de sa mère, il se représente comme « le seul de ses enfants qui eut le malheur de lui survivre »°. « Vous voyez, dit-il, en parlant de ses lectures d'auteurs anciens, que je converse avec les morts; ce sont mes vieux amis, et ils me font presque souhaiter d’être avec eux » 1°. En 1742, lorsque Chute lui propose de revenir en Italie, il répond : « Hélas ! combien d’années passeront avant que nous puissions renouveler nos expéditions dans ce pays : selon toute probabilité, je serai parti avant pour une expédition dans le royaume inexploré dont nul voyageur ne repasse la frontière; cependant, je penserai à vous, si possible, en descendant le fleuve

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