‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 225 sur 446 · III-ii LA RÉSURRECTION DU PASSÉ · texte numérisé non relu

III-ii LA RÉSURRECTION DU PASSÉ

mieux, les plus forts et les plus expressifs étant répétés d’une admirable manière » 245.

C’est la poésie d'hommes spontanément éveillés à l’harmonie, dont la science leur était si instinctive que leurs enfants en observaient les lois « dès qu'ils passaient des pleurs aux chansons » 246, Nulle acquisition ne surpassait pour eux la musique; le plus grand honneur réservé à l'hôte de leur toit était de lui faire entendre les harpes de leurs jeunes filles 247, Sachant qu'aucune composition harmonique n'existait avant Guillaume de Machault, Gray hésitait à interpréter les étonnants détails fournis par Gérald 24. Comment nommer, cependant, la rapide et capricieuse polyphonie qui semblait « frapper à la fois les quartes et les quintes » et dont les mystérieuses modulations déconcertaient les étrangers? Une basse en bourdon y joignait « l’ineffable satisfaction intérieure » de sa rude gravité. Les chœurs ne chantaient pas « à l’unisson comme en d’autres pays », mais se composaient « d'autant de parties que d’exécutants. A la fin, ces dernières se fondent toutes en une seule consonance, et s’achèvent dans la suave douceur du $s2 bémol » 24.

La poésie galloise pose l'identité d’un art primitif auxiliaire de la mémoire inculte et d’un lyrisme impressif où le chant et l’instrument scandent la parole. Vue sous cet angle, elle ne s’apparente pas seulement à la poésie héroïque des Grecs, mais, ramenant à la fois l’art poétique à la source physiologique de l’émotion et se pliant à une naturelle virtuosité, elle s’avère la « plus belle peut-être qu'aucune langue possède », et « égale par sa variété et son exactitude les créations des peuples les plus civilisés » 250,

Ainsi, du reste, que la Grèce honorait ses aèdes, les Gallois honoraient leurs bardes. À travers les pages de Tanner, de John Aubrey et de Wotton, Gray esquissait leur grande figure : bardes errants, qu'Edouard Ier n'avait pas massacrés, certes — cela, c'était la légende — mais dont il dut réprimer la mendicité; bardes élus pour leur talent et leur savoir par la commission des sages en l’assemblée de Caerwys; bardes intronisés et bardes de cour, à qui la législation de Howel Dda conférait des privilèges insignes. Heureuse époque et pays fortuné, où l’on rendait justice au vrai poète; où le Pencerdh siégeait à l’honneur à la table du prince régnant; où le Bardd-Teulu recevait du roi sa harpe et de la reine un anneau d’or, où il accompagnait celui-ci dans les combats aux accents de la « Monarchie de Bretagne », et où, pour

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