‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 265 sur 446 · Commontpl. Bk. I · texte numérisé non relu

Commontpl. Bk. I

266 L'ACTIVITÉ INTELLECTUELLE III-iii

dans Pope, qui, en outre, paraphrasait ici Fontenelle *%. Deux points, cependant, l'ont particulièrement frappé. La passion est, d’abord, le privilège de l’homme : « Nous serions de simples végétaux sans elle. » Ensuite, et surtout, le mal subi est l'expérience qui nous rend meilleurs. « Le chagrin nous attendrit et nous pousse à déplorer et à réparer, si possible, le malheur d'autrui »‘# Plus généralement, l'expérience est la « maîtresse d'école plus sévère que [la raison et la réflexion]. On a peu de mérite à apprendre ses leçons, car il est difficile de les éviter; mais elles sont plus utiles que les autres, et elles s'inscrivent dans le cœur même » #.

Voici donc le point d'appui théorique des sentencieuses formules où il exaltait ses douleurs. Mais pour que l’homme gagne la vertu au prix de sa souffrance, il faut le soustraire à la nécessité. L’annotation du Philèbe marque cet affranchissement. Le sujet touchait à ses fibres intimes. Gray a voulu saisir l'unité du Bien en Dieu, comprendre le problème des mixtes *. Il n’y a pas réussi; mais il a dégagé du dialogue une réponse à ses hésitations. Il existe deux plaisirs, aussi également plaisirs que le noir et le blanc sont couleurs : l’un naît de l’intempérance, l’autre de la sagesse 77. Notre vie serait identique à toute vie animale si nous ne possédions la conscience, qui perçoit le plaisir présent; la mémoire, qui prolonge le plaisir passé; l'espérance, qui regarde vers le plaisir futur. Pas plus que l’état animal, l’état purement intellectuel, sans plaisir et sans douleur, ne serait désirable. Le bien réside dans le mélange du plaisir et de la sagesse, cette dernière seule distinguant le plaisir pur du vil’. Il est des plaisirs sensuels purs; ceux qui résultent, .de la régularité des formes, de l’éclat des couleurs, de la mélodie des sons et de la suavité des parfums. Il est des plaisirs intellectuels purs; ceux que nous procure la science. Si le bonheur consiste à mêler la sagesse et le plaisir, c’est « particulièrement lorsque nous joignons les plaisirs les plus purs aux sciences les plus claires et les plus certaines ». Le souverain bien, c’est l'harmonie « de la beauté, de la symétrie et de la vérité » ®. Au déterminisme optimiste et passif, cette conception s'oppose comme une force active de la sensibilité cherchant sa purification. La liberté donne une âme à la vertu, comme le libre arbitre rendait une âme à Dieu. « Tout ce qui est, est bien » 5°, signifie que l'harmonie va de soi. Aux yeux de Gray, l'harmonie exigera le sacrifice du corps pour le salut de l’âme immortelle. Et si les instincts venaient à se révolter, Platon lui dira par quels plaisirs sensuels il convient de les satisfaire.

Dans la conduite, ces principes posent l’antinomie de l’égoïsme

73. Essay on Man, II, 93 et sq., et annotation de Warton (Globe ed. p. 203). 74. Commonpl. BR. I, 3. TS CTALIRS

76. GW IV 125. 77. GW IV 124. 78. GW IV 126, 130. 79. GW IV 132-3. 80. Essay on Man, IV, 394.

et de l’altruisme. Pour Clarke comme pour Shañftesbury, l'amour universel est le terme de la vertu ft. Rapprochées par Locke, la morale de la raison et la morale du sentiment marchent la main dans la main vers la fraternité. Mais, aussi, vers l’individualisme. Chaque nombre est aussi important que le total. Faut-il s’oublier dans la collectivité ou se perfectionner soi-même? Question de tempérament, et, en manière d’excuse, de circonstances : « Pour moi, il ne me semble guère y avoir de milieu entre la vie parmi les hommes et une vie retirée. Celui qui préfère la première doit être prêt à se consacrer au reste de l'humanité, s’il désire y jouer quelque rôle; bien plus, il ne doit pas refuser de se soumettre à des hommes déjà en place. S'il a la bonne fortune d’en rencontrer qui n’abusent pas de son humilité, il n’en éprouvera aucune honte. Sinon, son ambition cèdera le pas à un orgueil raisonnable, et il appliquera à la culture de son esprit des dons qu'il ne peut employer au service des autres »#?. L'orgueil peut donc tourner le dos au monde et vivre encore sous l'égide de la sagesse.

Il fera à l’altruisme la concession de l’amitié. Ce sera une amitié à l'antique, conforme aux préceptes de Cicéron et de Sénèque; le sentiment épuré qui remplaçait l'amour de la femme et acheminait aux joies supérieures du philosophe : l'atmosphère des collèges ressemble à celle des palestres #%. Nous savons de quoi l'amitié de Gray était capable et combien la sympathie lui fut nécessaire. Il est curieux, cependant, de le voir agiter le déséquilibre de sa vie sentimentale. Le voici perplexe devant la maxime de Bias #4. La première partie en détruit toute amitié : « Aimez comme pouvant haïr ensuite. » La deuxième semble raisonnable et humaine : « Haïssez comme pouvant aimer un jour. » Il se consolait avec Plutarque : « Ayant entendu un homme se vanter de n'avoir point d’ennemis, il lui dit : Tu n’as donc plus d’amis », car l'amitié et la haine « sont inséparables dans le cœur de

l’homme ». Il devenait prudent avec Sénèque : « La confiance doit suivre l’amitié et le discernement la précéder. » Il apprenait aussi de lui la sécurité : « Se fier à tout le monde et ne se fier à

personne sont deux défauts; il y a plus d’honnêteté ici, et là plus de certitude »55. Mais une prudence plus impérative lui dictait la bonté, « la sensibilité pour ce qu'éprouvent les autres, et l’indulgence pour leurs fautes et leurs faiblesses » 86. Dure obligation, qu'il devait se répéter tous les jours pour se mettre en règle avec

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