CT II 27, 32; 40. 64. TL, II
sondé le noir du Chaos où vole Satan, aile angoissée au sein d’un néant infini 5. Avec Virgile, Milton a accompagné Gray dans la forêt de Burnham : « Moi, le Penseroso » 6. Voilà une synthèse : la mélancolie nationale, l’austérité puritaine et la sagesse classique unies dans une âme superbe. Or Milton ne proposait pas la raison. La douceur de la tristesse l’élevait aux plus purs espoirs. Et cela consolait mieux l'inquiétude d’un jeune homme.
La physionomie de Dryden se détache d’abord en lignes formelles. Gray respectera toujours en lui le critique méthodique et libéral, d’une vigueur inégale. Dans l’accord ou dans l'opposition, ses jugements essentiels porteront la marque de sa pensée. Il croyait aussi lui emprunter ses meilleures qualités de poète, en s’efforçant d’imiter sa propriété d'expression et son harmonie 57. À vingt ans, Dryden était encore, pour lui, le théâtre que l’on joue, la « vraie magie » du Roi Arthur, les gravures de conte, matérielles et chatoyantes devant les yeux 5%, Dès cette époque, Dryden était peutêtre l’auteur aimé d’A bsalon et Achtophel, de Théodore et Honoria °?. Pourquoi, à côté du chef-d'œuvre satirique, l'adaptation presque inconnue? Le récit de Boccace, où un au-delà médiéval donne une leçon de compassion aux « amantes cruelles » 7, Dryden l’a traité dans sa veine sentimentale, avec un mystère dans le merveilleux et une vibration secrète du cœur inconnus sous le soleil italien. Son amoureux souffre avec plus d'intensité contenue, et sa douleur rêve plus lentement dans la forêt :
Il marchaït seul, au gré de son esprit pensif,
et recherchait la plus profonde solitude.
C'est dans un bois de vastes pins qu'il cheminaïit. Les vents jouaient dans les rameaux tremblants, et les arbres dansaient avec un son lugubre.
C'était l'endroit qui convenait à son souci, étrange et rigoureux, ainsi que la cruelle. 71
À la triste recherche d’un indéfinissable amour, anciens et modernes semblaient conduire Gray par la main vers ce lieu de poésie.
S'ils adorent ceux-là, ils ne renversent donc pas ceux-ci. Ils s'inclinent devant le génie, quel que soit son âge. Sans irrévérence et sans passions doctrinaires, ils savent aussi repousser les anathèmes et enfreindre les décrets. Il suffit de sentir la langue de Shakespeare belle par ses images : « Il n’a pas moins de supériorité en cela sur tous vos Rowes et vos Addisons » 72, Le cœur est juge,
65. Commonpl. Bk. I, 14 (CH 134). Cf. CT I 9-r0. COMCTEELS01 O7 EL, UPS ee 68. CT I 57-0. 69. TI AET270; 70. Décaméron, V, viii.
71. Theodore and Honoria, 76-82. On remarquera l’analogie de ce passage avec la lett de Burnham, sup. II vi, p. 146. ; : © pe
72MCTOIIE2S,
et ils veulent assez d'indépendance pour affirmer le déplaisant de l'autorité. À ses heures facétieuses, West s'amuse à tirer des sons creux du distique : cette Muse est « une gueuse rougeaude, à la face ébahie couverte de boutons » #, Emu par un spectacle, Gray le retrace en souriant : « Mais il me semble que je décris ! C’est une mauvaise habitude; et, comme tout le reste, elle passera » 4 En refermant Joseph Andrews, il s'aperçoit que « la nature plaît toujours, même en ses formes les plus vulgaires » #5. Répète-t-1il Dryden, ou fait-il fi de la « méthode »? Oublie-t-il les anciens? En semaine, Trulliber était porcher comme Eumaïos, sans périphrase 6.
Ainsi s’effritent les plus solides constructions. Mais on distingue un ébranlement plus profond en écoutant les rumeurs. L'esprit (ært) n'était rien moins, pour Dryden, que l’imagination poétique, l'art de la « description vivante et juste, qui représente à votre œil l’objet absent avec autant de perfection, et plus d'agrément, que la nature » 77. L/évolution de l’idée de nature ôte à cet esprit sa qualité essentielle. Addison oppose sans doute le faux esprit au véritable, le rapport de mots au rapport d'idées, et, par voie de conséquence, l’artificiel au sincère *8. Sans doute West se croit-il avec Pope lorsqu'il reconnaît dans l’esprit le fantôme « au cerveau de plume et au cœur de plomb » de la Dunciade 7. Mais il existe aussi pour Pope un esprit de bon aloi, et c’est
la Nature parée à son avantage, ce qu'on a souvent pensé, jamais aussi bien dit #0.
Nous savons ce qu’il faut entendre : l'expression concise de l’idée générale devenue l'expression ingénieuse de la banalité; la parole de la « raison », modulée par le « goût », et faite poésie par la cadence et la métaphore succincte. L’entendement s’en délecte, mais la musicale peinture s’efface. S'il y a déjà, chez le Gray du début, un sentiment très net des erreurs contemporaines, c’est celui d’un appauvrissement de la forme poétique. Quand il veut traduire Tacite, il s'aperçoit que « la langue anglaise, trop diffuse, devient chaque jour plus énervée » 81, Mais l'impossibilité demeure s’il s’agit de traduire Shakespeare en langage contemporain « Notre langue est grandement dégénérée #2. » Voici reparaître, en somme, la protestation instinctivement nationale de Dryden contre l’importation de France :
Et leur langue affaiblie est par trop raffinée; le plus léger contact la plie, comme l'or pur.