CT II
Conservons la force de « notre vigoureux Teuton », et laissons au Gaulois la « grêle régularité » ‘5.
Cette protestation donne son vrai sens à la lettre, souvent citée, que Gray adressa à West en 1742 : « La langue contemporaine n’est pas la langue de la poésie... » Il faut remettre ces mots à leur place, et cesser d'y voir une défense de la « diction poétique » °*. Giay a envoyé à West un premier fragment de son Agrippine. West a reproché à Gray ses archaïsmes, l’imitation verbale de Shakespeare. Imitons le génial psychologue, mais écrivons comme Addison, Racine écrit-il comme Ronsard #5? C’est ici que Gray répond : le français est définitivement formé, l'anglais est en formation; appliquer à l'anglais les méthodes françaises, c'est arrêter un épanouissement. Son idée, semblable à celle de notre Pléiade, implique que le poète a pour mission de défendre et d’illustrer la langue poétique nationale. A cette langue, tous les poètes anglais « ont ajouté quelque chose en l’enrichissant d’idiomes et de dérivés étrangers, quelquefois même de mots de leur composition ou de leur invention » #6, Gray commet des erreurs philologiques. Le vocabulaire en question, il le trouve employé avec non moins de « licence » chez Dryden et chez Pope, qui « empruntent constamment » à Shakespeare et à Milton. Contredit-il son autre idée? Il donne des exemples, et l’on voit alors qu’il mêle les emprunts ou créations (beverage, disarray, grandam-hag) et l’épithète qui, de pittoresque, est devenue conventionnelle (museful mopings, trejul mood, smouldering flames) #7. Il confond l’audace créatrice et l’ornement figé. Finalement, nos deux antagonistes concilient pourtant leurs termes : l’imitation de nos vieux auteurs augmente la valeur de nos écrits; excessive, l’imitation devient affectation; mesure et propriété s'imposent comme lois raisonnablement nécessaires; rien ne doit faire oublier le meilleur modèle, la Nature 88. Ceci dit, Shakespeare est une mine d’or; et, grâce à son vocabulaire, Milton a pu réaliser la grandeur épique #. West s'associe même aux spenseriens en reconnaissant que les archaïsmes sont « dans les contes d’un excellent usage : ils ajoutent une certaine drôlerie au comique et une gravité au sérieux, également charmantes dans leur genre. Cette façon de charmer, Dryden la comprenait bien » %.
A la surface, ils rencontraient Dryden, et cette illusion les rassurait. Dryden voulait l’archaïsme lorsqu'il est « sonore et plus plein de sens », et jugeait affectation l'abus de l’archaïsme °1. En