‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 295 sur 446 · O meæ jucunda... » CT I · texte numérisé non relu

O meæ jucunda... » CT I

Ils sont heureux, ces amis ! D’Italie, ils me parlent de la splendide Vénus de Médicis. Ne suis-je pas, ici, entouré de mille Vénus qui ne sont pas de marbre? Quels visages, et comme leurs yeux brillent ! Mais la beauté que taille le ciseau ou qu’anime la couleur sur la toile ne fait pas souffrir 1%. Ainsi West imitait les anciens.

Dans son plus personnel et plus remarquable poème, Ad Amicos #5, West revient sur sa solitude : À Cambridge, vous vous livrez aux études qui font éclore le génie, vous cultivez les joies de l'amitié. Moi, je ne suis ici qu’un « triste exilé sur une terre déserte ». Je souffre, et nul ne me plaint.

Justes cieux ! quel péché, avant même ma vie, vouait ma tête à un tombeau prématuré? (23-4)

Le sentiment de sa propre innocence, la pensée d’une faute congénitale qu’il doit expier donnent un sens tragique à sa prière pour ne pas mourir. C’est alors qu'il ouvre son Pope #6, Pour l'homme d'argile et de feu, la meilleure santé n’est que précaire, une fleur superbe au bord d’un courant qui sape ses racines, et bientôt l’engloutira. Pourquoi gémir? L'idée qu'après sa mort la vie continuera lui gonfle le cœur :

Et moi, si la Mort implacable vient étendre

ses ailes sur ma tête indifférente,

que m'importe ! Et si ma face disparaît,

la joie se répandra comme avant par le monde.

Aussi resplendissant sera l’astre du jour,

les champs resteront verts, les cieux resteront purs... Mon souffle passera sans qu’on le sache ni l’entende,

et sans que la Nature ait pris garde à ma mort. (71-80)

Alors, dans l'acceptation d’un anéantissement hanté par d’éclatants regrets, voici que l’espoir d’une survie, à la fois spirituelle et terrestre, le vient apaiser :

Mais il en est, avant que soient finis mes jours,

au cœur de qui je veux construire mon tombeau. Ils m’aimèrent vivant; ils pleureront ma mort. (81-3)

L'imitation de l’épître d'Horace À Lollius 37 possède la verve, le négligé d’une improvisation, et ses platitudes. A la place d’'Homère, West invoque Milton, la chute et la rédemption. Le poème évolue assez artificiellement vers les lieux communs de la faiblesse humaine, de la vanité des grandeurs, du contentement du sage. Mais Horace et Pope aident encore cette chair à vouloir le stoïcisme :

Rejette les plaisirs des sens, car ils sont vains; chaque heure de plaisir a son heure de peine.

134. « Ergo desidiæ... » CT I 288-0. 135. CT I 139-42. 136. Voir CT I 141-2, notes 2, 3, 4. (Cf. Pope, Works, éd. de Warburton, VII, p. 254.) 137. TF 119-23 (Horace, Epiîtres, I, ii).

Si tu veux dans ta vie la douce paix partout,

réprime la fureur bouillante de ton fel,

et mets-lui, sage enfant, pour dompter sa puissance,

un frein comme au coutsier, comme au lion des chaînes. (01-2; 105-8)

Quand un jeune homme de vingt ans, écrasé par la honte familiale, poitrinaire et sentant la vie lui échapper, ardent et voulant s’enivrer des joies de la vie, exprime ainsi sa désespérance, sublime ses instincts, confond en de mêmes images l'effacement de sa honte, le renoncement de son corps et son horreur du néant, que la forme soit plus où moins heureuse, plus où moins originale, sa poésie est inspirée; et l’inspiratrice, c’est la douleur. Quel que soit son modèle, c'est de lui-même qu’il s’agit.

Dépourvus d'art, mes vers refléteront l’image de mon cœur,

disait-il 138, Qu'il se tournât vers les anciens, vers Milton ou vers Pope, il savait ce qu’il cherchait : « Vous rappelez-vous la cinquième élégie du troisième livre de Tibulle, et vous rappelez-vous une lettre de Mr. Pope malade à Mr. Steele? De cette mélancolique élégie et de cette mélancolique lettre, j'ai fait une épître plus mélancolique, afin de vous montrer combien je suis sincère quand je suis malade »1%, I] expliquait sa prédilection pour Tibulle : « La raison pour laquelle j'ai choisi un genre aussi mélancolique, c'est parce que l’abattement et la mauvaise santé (choses qui ne sont pas imaginaires, comme vous le pensez, mais trop réelles, hélas ! et, je le crains, constitutionnelles) ont disposé mon cœur aux élégies de tristesse » 140,

Aiïguillonné par un mal cuisant, West entraïînait Gray sur le chemin où sa névrose tout à la fois se satisfaisait, s’aggravait et s'exaltait. C’est alors qu’il disait : « I/abattement est mon compagnon sincère et fidèle. Ah ! si je pouvais en faire le même usage que vous, et le changer en Apollon! S'il pouvait me dicter de pareils vers, la corne de cerf, ni l’esprit d’ambre, ni tous les produits de l’officine d’une veuve d’apothicaire ne m'en feraient séparer » 41, Et c’est ainsi qu'ils s’apprirent à demander aux anciens, non pas l'expression d’une vérité générale, mais celle de leur «moi». C’est ainsi que Gray se mit à écrire la main fixée sur le canevas nécessaire de l’ode, de la strophe saphique ou alcaïque; l'esprit plein de lectures et d’objets entrevus; le souvenir tourné vers ses livres et ses champs; le cœur voulant le repos dans un asile d'arbres et de fontaines tout resplendissant du cortège des Heures et des guirlandes de Flore; — mais avec la même sensibilité qui tressaillait au chant de la voix humaine et au mystère de la voix du vent dans les feuilles; qui lisait dans les formes plas-

138. Ad Amicos, 11-2 (CT I 140). 139. CT I 139. Il1s’agit de Ad Amicos. 140. CT I 115-6. TAL CFLE 754.

304 LE POÈTE IV-i

tiques ses aspirations vagues et ses velléités d'aimer; qui, Saisissant au plus profond de soi la commotion du site alpestre, avait vu le fantôme de West monter du gouffre en lui chantant des NES

Ses poèmes latins, où l’on cherchera surtout à discerner le germe des œuvres à venir, se ramènent à un petit nombre de types.

Ce sont d’abord les poèmes commandés ou suggérés par quelque événement: les dissertations sur les sujets scolaires du Vingt-neuf mai où du Cing novembre 18; les exercices de concours Sur le mariage du prince de Galles, ou pour prouver Que la Lune est habrtable 44, Une note personnelle distingue les vers composés en voyage, qui disent à West la joie d’arriver à Gênes ou le regret de quitter Florence, illustrent son passage sur le champ de bataille de la Trébie ou peignent sur les lieux le grand tremblement de terre de Campanie 145.

Appeler la Muse pour chanter l'événement, le fait marquant de l'histoire, c’est renouveler les motifs de l'épopée antique et copier le lyrisme apprêté des batailles : Bermudes, Namur, Blenheim. L'heure n’est pas venue de la Légende des Siècles. Le jeune versificateur emboîte le pas de Lucain pour célébrer l'issue de la guerre civile 146, et, au lieu de : « Le traité est signé », dit :

Enyo se calme, me et l'orage faiblit. Dans les ruines, la flamme s'éteint, et l’on revoit l’image de la paix.

Sur la rive où l'éclair de Mars tonnait encore, Alcyone bâtit son nid, sans épouvante 147.

Le poncif guette pareilles périphrases. La concision les sauve. Le rythme et la vision les animent. En regard des explications d’Addison 148, cette évocation, à l'endroit même, de la défaite de Sempronius, est un tableau :

Aux lieux où la Trébie coupe les saules verts,

dans ces champs illustrés par les malheurs de Rome, je crois voir l’eau rougie par l'antique défaite,

les flots pleins de clameurs rouler avec tristesse,

les Maures accourir, et les escadrons noirs;

j'entends le sol foulé par l’Ausonien en fuite 14,

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