CT I 18 (Cf. sup. II, ii, p. 73). 122. CT L
révélez au mortel vos royaumes profonds | A son ordre, laissez pénétrer la Lumière !
Quel dieu désobéit, quand Céladon commande ?
Ce n’est pas le secret du Tartare embrasé, ni l’antre du Tourment, ni le gouffre de Géhenne que mon berger veut voir, mais les riantes fleurs, les champs heureux, l’asile épargné des souffrances. Quand la petite chose nue et triste qu'est mon âme, ouvrit ses ailes et voulut s'envoler, avide, elle partit vers le monde nouveau, mais buta sur le seuil d’une étroite poterne. Ayant dit ses prières avec dévotion, elle dégringola du haut de mille marches dans les longs corridors et les caves profondes où le fantôme rat établit sa maison, où tisse l’araignée, où la chouette sommeille. Après tant d'incidents tour à tour survenus, la voici déboucher sur le pré d’asphodèles qui s'étend aux confins du jour et de la nuit, entre les Klysées et le parc de Saint-James.
Les ombres des dandies glissent dans l’avenue; des fantômes masqués patinent sur la glace.
Là, des berceaux touffus, de discrètes charmilles où vont les spectres noirs des anciennes pucelles s'offrent aux yeux; et le décor mélancolique, plein de coins ténébreux, d’allées crépusculaires, cache la folle troupe. Ici passent leur temps les filles chlorotiques emportées dans la fleur, les vierges délaissées, en leur robe verdâtre, la reine Elisabeth, signor Nicolini.
Révéler davantage, écrire d’autres mots, aurait vite lassé ta patience et la Muse.
Sache bien que jamais ne fut aussi fidèle la reine Proserpine à Pluton souterrain,
ni Cléopâtre à Marc-Antoine,
qu'Orosmades à Céladon 1%,
Cette fantasmagorie emprunte à diverses représentations, anciennes et modernes, du mystérieux voyage de la mort. On remarque surtout l’analogie de fond et de style avec le mythe d’Orphée dans l’Ode pour la Sainte-Cécile de Pope 1%, En voilà bien la clef. Gray est l’Eurydice de Walpole; une âme nue, triste et exilée; mais aussi un être mortel voué à la virginité de la reine, à la castration du chanteur. Des fragments d'images surgissent, où le poète perçoit sa ressemblance. Il en compose son état d'âme à la fois traduit et méconnaissable : telle est l’œuvre formée dans l'émotion d’une ineffable langueur. La conscience claire peut saisir parfois le passage du malaise patent à l'invention : « Etre loin de vous me convient mal. J'ai composé sur ce sujet un hymne fort émouvant » *%, On se demande quels vers étonnants Gray aurait osés, s’il n'avait pas voulu écrire la seule poésie admise par sa censure. Le ressort reste le même cependant, et les fictions autorisées n’au-
123100 Ir 124. Ode on St Cecilia's Day, v (71-92). 125.10 T2126.
ront pas d'autre sens. De plus, il va trouver en West le contagieux exemple d'un ami que ronge la phtisie et le remords d’être né, et
qui cherche à sa douleur une expression adéquate, en des modes antiques.
Les poèmes envoyés par West à ses camarades méritent un bref examen.
Trois traductions d’abord, dont deux d'Horace, le « divin lyrique » : l’'Ode à la fontaine de Bandusie, fraîche retraite des bergers, rougie par le sang rituel du chevreau qui allait naître à l'amour *f; l'Ode à Pyrrha, qui regarde des enlacements sur un lit de roses, et veut en dire la perfidie; qui, reconnaissante d'échapper à l'orage fatal, suspend une image votive dans le temple de la chaste sagesse 127, La troisième traduction est une version en latin d’une épigramme funéraire de l’Anthologie : attiré par son image, un enfant tombe dans un puits; on le retire ruisselant et on le porte à sa mère angoissée, sur le sein qui l’a formé, l’enfant s'endort du dernier sommeil 128. Aïnsi West traduisait les anciens.
Des sept pièces originales, deux sont imitées d'Horace, une est inspirée par Tibulle, une autre imitée de Properce. Très inégales, et visiblement influencées par les élégies de Milton ??, celles-ci renferment cependant les thèmes les plus instinctifs du grand lyrisme. Le thème de la nature et du souvenir : bosquets sacrés d'Oxford, je ne vois pas votre beauté; vous ne faites que me rappeler, cruels, les amis perdus; si ceux-ci étaient là, toutes vos fleurs seraient belles et vos eaux couleraient doucement 15°. Le thème du printemps : à moi la Nature où me conduisent les Dryades, l’ombre du chêne et l'herbe tendre! À moi aussi l'Amour! Le dieu verse une flamme : lions, oiseaux, fleurs frémissent et s’accouplent. Qu'importe la campagne sans Vénus, et qu'importent les soucis, pourvu que je meure entre des bras aimés 1#1! [/imitation de Properce paraphrase l’élégie À Bacchus. La passion est -amortie par la moindre expérience et par la maladresse du distique. Nous voyons pourtant l’amoureux demander au vin l’oubli du réel, l’'épuration des cruautés de la vie. Il appelle les idéales visions de l'ivresse, le cortège effréné, les fifres et les cymbales 12, O Iyre qui m'apaises, toi qui me fais oublier la maladie de mes poumons, combien tu bondiras de joie quand mes amis seront de retour ! 153