In D: 29am Maïi, 2-6. 148. Dans The Campaign
A Elegiacs (AB 147). On pense au dernier vers du sonnet de Hérédia sur le même sujet.
Voilà l'effort de l’œil et de l'oreille, et l'émotion du contraste. Devant l'objet joli peut se tracer la peinture spirituelle, attendrie comme un regret virgilien : Adieu, hauteurs de Florence,
je ne vous verrai plus du vallon de l’Arnus, ceintes de vos portiques; ni la vaste couronne des villas suspendues à vos flancs lumineux ! Je n’admirerai plus le temple, le cyprès,
ni les toits érigés au-dessus d’autres toits ! 150
Pouvait-on imposer tâche plus académique que celle de la Lune habitable ? 151 Gray sut pourtant rêver dans le grand silence, et parler à celle
d'où coule la douceur qui blanchit la campagne, et le jour blême qui enchante l'ombre triste. (16-7)
Virgile, Properce, Tibulle lui enseignent des formules magiques pour la faire descendre 152, Et la voici :
de grands espaces, des terres étendues
dans la blancheur; des montagnes éblouissantes, que n'égale l’Ossa, ni le Rhodope aux flancs
de neige. Et, sous les rocs menaçants, des cavernes pleines de noir, dans l’ombre des forêts.
Ni les rosées, ni les nuages ne lui manquent,
ni la froidure, ni la pluie qui féconde les fleurs. La fille de Thaumas fait luire ici son arc;
on voit rougir l'aurore, et le soir resplendit. (42-50)
Que les traits se précisent, que les réminiscences s’atténuent et s’assouplissent, et dans le Gaurus 155, tenant ouverte la page descriptive du voyageur George Sandys 154, Gray revivra la nuit sinistre :
On dit qu'un jour les champs dormaient dans le manteau de la nuit, et qu'un doux calme les baïignaït, lorsque soudain la mer frissonne, et l’on entend les cavernes mugir dans l’espace lointain.
La forêt tremble, et Parthénope, dans son golfe . tranquille, et la région du Vésuve enflammé. Des cendres,-en nuées, s’amassent dans le ciel, rapides tourbillons, pluie, orage de feu.
Les animaux s’enfuient. Au loin, vers les abris des bois, le berger court, par la lande déserte : appelant à grands cris, dans l'ombre, ses enfants, l’infortuné croyait qu'ils marchaient après lui; et lorsque, seul, au bord escarpé d’une roche, il veut se retourner vers la maison natale, il ne voit que la mer, éclairée de lueurs lugubres, et les champs dévastés par le soufre, le feu et la fumée, les pierres qui tournoient. (7-23)
150. Farewell to Florence (AB 152), 5-9. Cf. Virgile, Buc., I, 76 (AM 197). 151. Luna Habitabilis (AB 140-4).
152. Virgile, Buc., VIII, 69; Properce, II, xxviii, 37; Tibulle, I, viii, 21. 153. AB 149-52. 154. AB 280o-1.
Le cataclysme s’accomplit. Les paysans reviennent vers les toits ruinés, et cherchent
les os de leurs épouses et de leurs vieux parents, — consolation, bien que petite, en leur chagrin, — afin de les garder dans l’urne rituelle.
Les os de leurs épouses et de leurs vieux parents ont disparu avec leurs champs et leurs foyers. L'endroit maudit, depuis ce temps lointain, oubliant sa splendeur, ignore les travaux
de la charrue, et ne verdit d'aucune plante.
On n'entend plus le chant matinal des oiseaux
et des bergers. De toute part une sinistre horreur couvre le sol affreux et le lugubre espace.
Au loin le nautonier, en détournant sa proue,
le désigne du doigt, se rappelle, et redit
le fléau de la nuit terrible, au temps passé. (30-4, 40-8) 155
Cette imagination joue double jeu. Elle transpose le fait en des formes traditionnelles, elle l’agrandit et le pare en s’aidant de la simple technique imitative. Mais elle attaque une note plus sincèrement réaliste, où le tempérament émotionnel du poète retentit. La richesse et l’acuité des représentations sensibles franchissent le temps et l’espace, taillent dans le rêve et le souvenir. Ce réalisme est désintéressé. Il ne vérifie pas d’idée préconçue, ne sert pas une péripétie dramatique, ni n’illustre une satire. Il vit de la vie même du fait réfléchie dans une âme. Il est sympathique et veut s’émouvoir de ce qu’il voit. C’est par lui que le poète retrouve les nuits de lune où il s’est senti tout petit et tout seul, ou qu’il cherche ses affections parmi les cendres.
D'autres tentatives éclairent plus précisément le rôle de la sensibilité. La toute première composition de Gray connue, son Exercice récréatif à Eton 156, brode sur un thème de l’Essar sur l'Homme. L'homme n’est ni le centre, ni le but de la Création; il ne doit ni s'interroger sur les fins dernières, impénétrables à son esprit, ni envier la supériorité physique des animaux; qu’il se contente de son état moyen dans la chaîne universelle57, J/originalité n’est pas dans la pensée 158, mais dans une certaine manière d’imiter
C'est pour moi qu’au réveil du printemps reverdit
et fleurit la nature; qu’elle se pare de gazon
et peint la terre. Pour moi le pampre se gonfle
d’un produit vermeil, et s’empourpre d’un doux fruit. C'est pour moi que la rose exhale ses parfums. (8-12) 159
155. Il s’agit du cataclysme survenu dans les environs de Naples le 29 sep. 1538, au cours duquel le célèbre Lac Jucrin fut presque entièrement englouti, et remplacé par un cratère volcanique.