CHAPITRE I
Premier contact
Il faut imaginer un homme de petite taille, aux proportions harmonieuses, alourdies avec l’âge par une tendance à l’embonpoint. On devine une hésitation dans sa démarche, une fragilité dans le port de sa personne, une timidité dans ses gestes. S'il entre dans une taverne, il s’assied à l'écart, et, « sur le ton le plus efféminé du monde », commande au garçon du thé et « un méchant journal ». A Cambridge, les moqueurs le surnommaient Mademoiselle, comme Milton. Sa voix grêle est presque une voix de femme?.
Point de distinction supérieure dans son visage, nulle marque exceptionnelle. Le profil se dessine en lignes courbes, exagérément : front haut, découvert et convexe; nez fort et arqué; menton proéminent, au large contour. Les lèvres rentrées et relevées à la commissure expriment le dédain, une dérision figée. Vers la cinquantaine, la chair se boursoufle, les paupières se gonflent, les lèvres se serrent encore. Le sourire ironique et triste est toujours présent 2.
On saisit mal son regard. Parfois pénétrant, il est plus souvent terne. Dans le portrait d'Eckhardt5, de face, ses yeux paraissent grands et répandent une lumière limpide, un peu amortie. Le visage entier exprime une grande douceur; la tête se penche légèrement ; la main est remarquablement fine; les doigts fuselés retombent mollement. Un portrait du London Magazine, grossièrement gravé sans doute, prête aux yeux un éclat factice. Pourtant, lorsque Nicholls vit Gray pour la première fois, il fut frappé de « l'éclair de son œil, de ce folgorante sguardo, comme disent les Toscans »7.
1. D’après William Cole, cité dans AM, app. €, page c. 2. Pour ces détails, cf. Monthly Review, août 1775, pp. 101-2.
3. Voir notamment le portrait gravé par H. Adcock (reproduit en frontispice dans AM et AB). Sur les portraits de Gray, cf. AM Ix-Ixü; W. I. Phelps, Selections from. Gray, Boston, 1804, xvi. Voir aussi J. B. Nichols, Literary Anecdotes of the Eighteenth Century, Londres, 1812-5, EX, pp. 717 et sq.
4. Voir le portrait de B. Wilson, dans le hall du collège de Pembroke (reproduit dans H. D. Traill, Social England, V, p. 351 de l’éd. illustrée).
5. Actuellement à la Galerie Nationale des Portraits, à Londres (reproduit dans GW IT, frontispice; CT II, frontispice).
6 Mai 1775, D: 215. 7. WM I 517.
4 LE SOLITAIRE DÉ PEMBROKE I-i
Jacob Bryant, au contraire, déclare que le visage de Gray était «agréable, mais sans beaucoup d'expression »®. | ;
Sa physionomie était changeante, comme son humeur. Stimulée par l'intérêt ou la sympathie, elle s’animait soudain. Au repos, la flamme s’éteignait où se tournait vers l’intérieur.
Une barrière le séparait du monde. Il paraissait concentré, renfermé en lui-même; tout pensif et mélancolique. Tel nous le voyons, assis au milieu d’une clairière, silhouette rétrécie, dans le frontispice de la célèbre édition de Richard Bentley°. Tel chacun le connaissait. Son silence et sa tristesse étaient devenus proverbes. « Le pensif Gray », dit Boswell!®; ou encore, dans une lettre où
la phrase illustre seulement la pensée : « Je suis arrivé ici hier soir dans ma chaise de poste, où je suis assis tout seul comme My. Gray »'1,
Les témoignages contemporains soulignent son caractère revêche, son mutisme obstiné. Selon Horace Walpole et George Montagu, Gray est «le pire compagnon du monde. Son humeur mélancolique, sa vie solitaire et sa dignité quelque peu excessive font qu’il ne cause jamais avec aisance. Tous ses mots sont mesurés, choisis et arrangés en phrases polies. Ses écrits sont admirables, mais il n’est pas agréable en sa personne ». Walpole nous dit encore son incapacité de partager l’enjouement frivole d’une conversation « Mme a comtesse d’Aïlesbury s’est très divertie... Gray est dans leur voisinage... Ils sont allés en compagnie faire un dîner froid et ont passé la journée. Lady A. affirme qu'il n’ouvrit les lèvres qu'une fois; et ce fut seulement pour dire : Oui, Madame la Comtesse, c’est mon avis » 12.
Il se désintéressait de l'entourage. S'il intervenait, c'était à brüûüle-pourpoint, pour jeter une phrase laconique, décocher un sarcasme. Aux maladroits qui voulaient rompre son silence, il répondait d’un ton blessant, avec la brusquerie des taciturnes. On connaît l’anecdote rapportée par Cradock : « Quelques-uns de mes amis. allèrent au collège de Pembroke. Pour l’un d'eux, Gray avait une aversion particulière. Comme celui-ci se tenait devant le feu, dans le hall, le déplaisant monsieur, qui était vicaire de Newmarket, interpella le célèbre poète : « Monsieur Gray, j'arrive à cheval de Newmarket, et je n’ai jamais été aussi cinglé de ma vie, tant le vent du nord-ouest me frappait le visage. » Gray, se tournant vers
se écrite le 24 décembre 1798. Imprimée par Mitford dans l’éd. d’Eton (BN 117), P. :