‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 309 sur 446 · CE MMETELLTO · texte numérisé non relu

CE MMETELLTO

217. Cf. M. Braunschvig, Notre hittérature étudiée dans les textes, Paris, 1920, I, p. 658. 218. Cf. sup. III ïüi, p. 273.

219. Voir le plan de la tragédie, AB 60-2. Le sujet avait été traité, sans talent ni succès, par Thomas May, Julia Agrippina, 1628.

220. 157-182. Cf. Britannicus, III iii, 24-46. 221. 175. Cf. Ofhello, V ii, 1-3. 222. 120-34.

logie succède à la leçon d’histoire avec un pédantisme qui laisse bien loin les froides précisions de Ben Jonson. La psychologie soufîre du plus grave des défauts : elle n’est pas objective. Dès que Gray veut scruter son personnage, il lui fait dire: , Ajoutez...

.. que vous vîtes dans son œil une larme qu'elle aurait versée, si l’orgueil ne l’avait retenue. Pensez aussi combien, chez les esprits débiles, les douceurs de la bonté, prodiguées largement, tournent en fiel; et des bienfaits trop grands pour qu'on les rende pèsent aussi lourd sur notre âme que des torts impunis. (0-11; 72-6)

La vengeance d’Agrippine n’était qu'une explication déguisée de la brouille avec Walpole, qu'une satisfaction transposée de l’amour-propre.

Gray adopte le vers blanc et le manie avec une liberté de coupe presque affectée. Sur ce point, d’ailleurs, il ne faisait que suivre Addison. On jugera la force relative que pouvait atteindre son imitation combinée de deux modèles opposés, sans trouver le relief concret de l’un ni la terrible concision de l’autre :

Oui, je partirai, mais pas pour Antium.….. J'avouerai tout :

ce que la langue frivole de la rumeur volage a répandu dans la foule; ce qui, à peine chuchoté, plisse le sourcil de l’homme, et rive son œil en une affreuse épouvante; tout, pourvu que ce soit étrange et terrible; sortilèges, assassinats, poisons.. Plus profonde ma faute, plus noire son ingratitude. (160-8) 223

Mais quand Gray nous parle de Néron encore jeune, et convoitant seulement, d’un œil lointain, quelque édilité, ambitieux du pouvoir de juger les poids et mesures. (30-41)

nous comprenons jusqu'à quel degré de platitude cet exercice pouvait descendre.

West fut sévère. Gray se vexa et prit son air désabusé : « Je découvre, comme toutes les mères, que j'aime de moins en moins ma progéniture à mesure qu'elle grandit. Elle va dormir jusqu’à l'été prochain : souhaitez-lui bonsoir ! » 224 Et ils revinrent à leurs fragments lyriques.

Ce fut poignant. Tandis que, dans ses lettres, il témoignait la plus douce sollicitude *?*, Gray manifesta involontairement, dans

223. Cf. Britannicus, III iii, 44-6. Mais combien plus faibles les vers de Gray ! 224. CT II 33-4. 225. Cf. sup. II ii, pp. 87-86.

ses vers, la plus ironique cruauté. Au début d'avril, West lui envoyait une petite pièce sur sa toux :

Plus que tout autre mal, toux des plus importunes,

par quoi je dois souffrir, et qui m'’arrache les entrailles,

qui ronge cruellement le fond de ma poitrine,

harcèle sans répit mon côté douloureux; qui tord ma bouche, et met un râle dans ma voix...??6

Gray essaya de plaisanter affectueusement, mais la tombe prochaine le hante. Il répond par une traduction de Properce, la première élégie à Mécène 2?7. Encore quelques rugueuses inversions, mais une chaleur voluptueuse, une tendresse sensuelle, l’enivrement du corps à demi révélé, de la pudeur voilée et offerte, de cette Muse qui fait frissonner la lyre de sa main d'ivoire. Une harmonie encore inconnue s’éveille en lui, formant des mots liquides, des allitérations susurrées. I1 veut chanter dans un bercement,

… sing with what a careless grace she flings Her artful hand across the sounding strings.

If sinking into sleep she seem to close

Her languid lids, I favour her repose

With lulling notes, and thousand beauties see That slumber brings to aid my Poetry. (15-20)

Pour cette sœur spirituelle et éthérée de Vénus, il renoncera à la plus magnifique épopée. Il ne connaîtra jamais que son amour. Et, lorsqu'elle ne l’aimera plus, on verra un pâle cadavre emporté de sa maison :

Un cortège d’amis en deuil entoure la civière,

étonnés de si soudaines funérailles.

Quand le destin reprendra le souffle qu’il m'a donné,

quand le marbre exigu ne gardera qu’un nom

et qu'il ne restera de moi qu’une épitaphe,

tu freineras l'élan de ton coursier qui passe...

T'approchant un instant de mon urne paisible,

tu diras, en versant sur l'endroit une larme :

l'Amour et la Beauté couronnèrent sa vie,

Il vécut tant qu’elle fut bonne; quand son front s’assombrit, il expira. (97-102; 104-8)

Quelle confusion d’instincts et quelle singulière angoisse poussaient donc Gray à traduire avec tant d'émotion une pareille élégie au chevet du moribond? Quelle satisfaction éprouvait-il à peindre West déjà tué par sa sylphide? Pourquoi, répondant alors au vœu que celui-ci avait emphatiquement exprimé cinq ans auparavant, représentait-il, dans une image obsédante, un ami cher venant pleurer sur sa tombe? Lequel était l’ami, lequel le mort ?

West « admira extrêmement », « lut et relut avec un excessif plaisir » ??8, I] repensa à Horace, regarda la vie renaître autour de

226. CT II 24. 227. AB 115-9. Cf. Properce, II! 228. CTAT 27,

lui et reprit, une dernière fois, le thème du printemps 2%, Cher Gray ! Que signifient ces vents qui se lèvent? Joins tes chants aux miens et invoquons le mois des fleurs !.. Toute la Nature l'appelle, impatiente. Qu'il quitte sa couche d’ambroisie et descende du ciel, couronné de myrtes! Qu'il se lève |

Viens donc, avec le Plaisir à ton côté!

Répands bien loin l’âme du printemps !

Viens créer, partout où tu tournes les yeux,

la Paix, la Fécondité, l'Amour et l’Harmomnie.

Que chaque être, enfin, en recueille sa part,

que la Terre et le Ciel aient dans le cœur la Joie! (25-30)

Une semaine plus tard, ce furent, dans une fièvre, deux pièces traduites de Catulle qui réclamaient cent, mille baisers, et mille encore avant de mourir; des baisers que l’on ne peut plus compter 250, L'imagination de Gray s’exaspère. Il s’entoure de ses morts classiques. La vie est insipide; il veut se couvrir de roses 21, Et il va composer aussi son Printemps, un printemps épuré, sans fautes de goût, sans plantes qui crient, comme celui de West 232, I] revient sur le passé, sur les années d’heureuse insouciance. Et ce furent ses deux premières odes anglaises, que West n'eut pas le temps de‘hre 2,

Mais un dernier morceau latin arriva peut-être à destination. C'était le début d’une épître héroïque, soigneusement composée d’après l’histoire : Sophonisbe à Massinissa %4, Avant d’absorber le poison, Sophonisbe crie sa douleur et sa fierté à l'époux de son amour, pour qui elle aurait voulu rester vierge. Que ne lui a-t-il envoyé plus tôt cette mort !

J'aurais franchi les eaux du Styx non impure, je n'aurais pas subi, remariée, la couche du vainqueur, ni tes mépris, Rome superbe. (4-6)

Mais elle est fière. Elle voudrait affronter le supplice; aller, avant de mourir, porter ses chaînes à côté du triomphateur, son époux; s’infliger l’expiation qui couvrirait Rome de honte ?%5. Elle veut, auparavant, repasser son histoire, la naissance de son amour, la scène où elle fut choisie. Massinissa victorieux marche, acclamé, dans les rues de Tyr. Elle s’est mêlée aux femmes sur son passage, et le voici, dans sa noble et jeune beauté :

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