IV-ii AUTEUR MALGRÉ LUI
Barde, contemporaine de sa première crise de goutte et du déménagement de Peterhouse, fut un supplice qui permet de mesurer les ravages de la maladie : « Je n'ai pas ajouté une ligne au vieux Caradoc »; « je suis comme une borne, je n'ai pas écrit une syllabe de plus » #7, Il se plaignait «d’être tourmenté par cette dépression d'esprit. Ne vous attendez donc pas à ce que je vous parle de ma verve, dont la constitution, vous le savez, est si délicate, et dont les nerfs sont si faibles, qu’elle ne sort pas de sa chambre plus de trois Jours par an » #8, Si cette infirme se redresse, il n'y peut croire, et s'attend à la voir retomber : « J’ai écrit une partie d’une autre ode, qui veut être bien meilleure; mais mon inspiration est capable de me faire défaut avant que je ne la termine » %?. Que faire, sinon représenter son impotence comme plaisante et fatale? I annoncera qu'Elfrida n'est pas de lui, « Dieu merci! et vous le croirez quand vous apprendrez qu’elle est terminée » 24. I1 dira que son « Maître Toto Lucrèce n’est qu'un moutard qui piaule et ne grandit pas qu’il vaille la peine d’en parler. Pauvre petit | Je pense qu'il a des vers, et qu'il finira par en mourir »?#, Il invente de cocasses exagérations, les « 500 strophes perdues » de la Longue Histoire ?, ou son projet d’épopée : « Vous escomptez trop de ma résolution à écrire; je ne la prends que pour y manquer. Elle ne sera finalement que la larve qui ronge. Vous avez une pauvre opinion de l'épopée si vous croyez qu'il suffit de tracer un plan. Dans vingt-quatre ans, en calculant raisonnablement, je pourrai finir mes douze livres, et neuf ans plus tard entrevoir la publication. J'aurai alors soixante-quatorze ans, et les 500 livres que je toucherai pour ma copie m'assureront l’aisance jusqu’à la fin de mes jours » 24,
De son œuvre minuscule, sans cesse retouchée et si aimée, il éprouve le même dégoût que de sa vie : « Si ce poème est aussi ennuyeux pour vous qu'il l’est devenu pour moi, je me repentirai de vous l’avoir envoyé» 244, Il écrit à Mason : «Je vous adresse ci-inclus la carcasse, la lunette et les tripes du poulet que je triture depuis si longtemps que je donnerais tout au monde pour du jarret de vache où du cou de bœuf... Qu’on l’imprime, et qu'on n'en parle plus »2#. Las de trouver si difficile le succès convoité, il ne lui reste qu’à y renoncer, et à simuler l'indifférence. Le terrible « à quoi bon? » s'empare de lui. I n’écrit ni ne désire plus rien. Son attention se dépense à lire un almanach nobiliaire ou un traité de jardinage. « Je me félicite qu’il y ait de telles occupations et de tels auteurs au monde. Il y a des gens qui me tiennent en piètre