IV-ii AUTEUR MALGRÉ LUI
conflit de la nature et de l’art, où les meilleures positions sont incertaines, tout son instinct et toute son expérience intime ne l'invitent pas moins au chant authentique du cœur attendri : « Je suis entièrement de votre opinion au sujet de l’élégie. de Mr. Lyttelton, bien que j'aime les chevreaux et les faons aussi peu que vous. Le naturel et la douleur, la tendresse, constituent le vrai génie de telles œuvres. Les ornements poétiques y sont hors de propos, car ils démontrent seulement que l’homme ne souffre pas; et la dévotion est pire, car celle-ci lui apprend qu’il ne devrait pas souffrir, Ce en quoi consiste tout le plaisir de la chose » 27. Ces mots lui venaient au moment même où il méditait son Elégie. En 1767, il louait encore la sincérité de Beattie : « Vos sentiments sont ceux qu'une imagination mélancolique suggère naturellement dans la solitude et le silence, et qui, pour être parfois interrompus ou chassés par la lumière et les occupations, n’en reviennent pas moins, avec une force d'autant plus grande, au cœur sensible » 271.
Si l'émotion a pour cause la perception sensible, et si la poésie réside en l'émotion, l’art de la poésie est un jeu d'images. Une poésie efficace implique une action vive et sans intermédiaire mental apparent. Pour si confusément que Gray conçoive l’imagination, il recueille l’idée de Locke adaptée à l’art par Addison 272. Si l’objet excite les sens, représentons des objets nets et concrets : « Je ne critique pas du tout la réflexion de Didius sur le pouvoir des réalités visibles sur l’âme... Qu'il ne parle cependant pas seulement de vallons et de courants, mais de quelque chose qui soit plus frappant et qui corresponde mieux au spectacle qu’il a devant lui»?#, Plus révélateur encore est l'exemple d'Homère. Homère est « le père du détail »27%4, Sa poésie est une chaîne d’images propres à représenter à l'esprit une vie aussi réelle qu’une réalité 2%. Elle s'adresse toutefois à de lents cerveaux, incapables de reconstruire cette vie saus vingt représentations juxtaposées. Plus prompt, l’homme cultivé voit d’après un seul trait. Que le poète d'aujourd'hui soit plus bref. Mais qu’il n'oublie jamais son vrai pouvoir, faute de quoi la poésie meurt : « Le détail a toujours été, et sera toujours, la vie et l'essence de l’art oratoire et de la poésie. Son action est à quelque degré la même sur l’esprit de chacun que sur l’esprit du vulgaire » 276.
Comme tout art, la poésie reste donc un choix; mais la méthode se transforme. L’exigence la plus tenace et la plus utile de la raison continuera à garder la maîtresse d'erreur de l’incohérence et de l’obscurité, Gray ne découvre chez un poète la faculté d’in-