IV-iii L'ŒUVRE DICTÉE
La minute d'inspiration qui rapprochera l’idée et l'instinct libérera l'âme de son chef-d'œuvre.
Faut-il parler des épitaphes? On en compte trois : pour Mrs. Jane Clarke, femme de son vieil ami d’études, morte à Beckenham en 1757 ?%; pour Robin, le fils que Wharton perdit en 1758*; pour Sir William Williams, jeune baronnet ami de Walpole et de Mason, qui prit part, comme capitaine de dragons, à l'expédition navale contre la France en 1761, et fut tué devant Belle-Ile ?8.
Ces trois épitaphes sont donc postérieures à l’Elégie. Il est pénible de voir un écrivain gagner la plus haute gloire par un poème funéraire, et rentrer aussitôt dans le rang. Le genre, aussi vieux que le souvenir des hommes, se trouve particulièrement usé à l’époque. Johnson en a doctement fixé les règles, mais on n'y peut briller qu'à force d’ingéniosité ou d’exceptionnelle douleur *. Un homme aussi obscur, comme poète, que l'acteur Garrick, a pu inscrire dans les anthologies le chagrin de perdre son aussi fameux confrère Quin %; et la disparition d’un musicien ambulant a tiré de la Muse alourdie de Johnson lui-même sa note la plus angélique #1, Gray ne montre pas seulement ici son aversion pour les vers de commande, mais son entière incapacité de sympathie. Les circonstances l’aidaient pourtant : une épouse de trente et un ans, un garçonnet de cinq ans, de telles morts prématurées se prêtent aux touchants effets; et ces deuils frappaient des amis chers. Si Williams lui était moins connu, le soldat tué au champ d'honneur pouvait suggérer quelque panégyrique à la manière de Tickell *? ou des poètes du Gentleman’'s Magazine. Sur le distique octosyllabe, ce mètre des vieilles litanies qui est aussi l’instrument satirique de Butler, ce moule si vite rempli mais si vite encombré, Gray écrit de l’épouse le moins convaincu des éloges. Le trait le plus pathétique,
Résignée dans l’agonie, dans la mort, . elle sentit la blessure qu'elle laissait, (7-8)