‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 369 sur 446 · IV-iii L ŒUVRE DICTÉE · texte numérisé non relu

IV-iii L ŒUVRE DICTÉE

« demeures ténébreuses » (98) de leur passé. Leur mine terrifie et accuse. T/inculpé a préparé sa défense, mais il se prend à trembler devant eux comme le dernier coquin patibulaire. Sa faute est pourtant bien petite, murmure-t-il :

Dans la forêt, sous un vieil arbre, sans dessein de tourner le beurre

ni d'inquiéter la basse-cour, il lima un ou deux sonnets.

Mais il pense sauver sa tête, cat, le nombre en fera serment,

nul ne l’a pris pour un sorcier. (122-8)

Dans le regard terrible des fantômes scandalisés se lit déjà la condamnation. Madame se lève, et prononce — surprise et indignation |! — l’acquittement du prévenu. Elle accueille l’universitaire et le poète (140). Et, comme se dissipe une féerie shakespearienne, la Longue Histoire s'évanouit dans un bonsoir :

Dieu garde notre noble Roi, et nous préserve des lourdauds qui rimeraient toute la vie, privant Madame de ses cartes ! (141-4)

Ce poème est bien la traduction en images du succès de l’Elégie. Cette plaisanterie suggérée par un incident devient elle aussi un symbole. La visite des jeunes personnes envoyées par Lady Cobham, cette compréhension et cette admiration inattendues, en apportant l'hommage et comme un soulagement, ont transcrit soudain les appréhensions du « moi » secret, les hontes à se faire voir, le verdict redouté du préjugé superbe, dans le registre moqueur du triomphe. Ces visages grimaçants, aux yeux chargés d’opprobre, il les à vaincus; et son imagination se plaît à représenter les facettes de sa victoire dans le tourbillon d’exubérance féminine, dans le frou-frou de satin qui traversa sa chambre de solitaire. Pour le tribunal juste, sa magie n’est pas mauvaise, et il ne porte pas dans le cœur un crime inavouable. Tout réjoui de cette constatation, Gray se fait créateur humoristique en foulant aux pieds son cauchemar.

Dans l’histoire du « pré-romantisme », le groupe des traductions scandinaves et celtiques entreprises aux environs de 1761, représente le point culminant de sa poésief8. Il n’est pas possible de les considérer ici autrement que comme des traductions. Le geste tire son importance de ce que Gray appuyait d’une autorité établie la révélation du génie septentrional. Le choix des pièces nordiques jette une clarté sur ses goûts imaginatifs. Il n’est pas indifférent d'apprendre ses raisons : « Il s’y trouvait un esprit farouche qui

68. Cf. W. L,. Phelps, The Beginnings of the English Romantic Movement, Boston, 1893, pp. 157-66.

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m'impressionna » ®. Dans le poème sinistre des Valkyries, le rythme martelé d’une incantation sanglante lui déroulait une nouvelle et fantastique épopée; et la visite d’Odin chez la Sibylle lui offrait sous des teintes nouvelles, sombres et grandioses, le voyage surnaturel qu’il avait tant de fois accompli avec ses grands modèles ?°. Le fait que Thomas Warton père l'avait timidement, mais d’une cinquantaine d'années, devancé dans cette voie, réduit le sens de son initiative 71; les traductions en prose de Mallet, répandues en Europe dès 1736, l'effort inférieur mais contemporain de Percy ”?, atténuent la valeur de son innovation. On ne peut surtout pas oublier son premier mobile : illustrer d'exemples l’Introduction de l'Histoire de la Poésie 3.

Que valent ces deux premières traductions, les Sœurs Fatales, poème extrait de la Saga de Njal, et la Descente d'Odin, passage de l'Edda poétique connu sous le nom de Songes de Balder? L'un des morceaux met en scène les Valkyries : en s’accompagnant d’un chant magique, celles-ci tissent, au moment de la bataille de Clontarf, le linceul des guerriers qui vont périr dans le combat; les Irlandais vaincront Sigurd, prince des Orcades, mais leur vaillant roi Brian sera tué. Dans la Desc'nte d'Odin, le père des dieux se rend aux Enfers, où il évoque des morts la prophétesse qui lui révélera le sort de son fils Balder, dieu de la paix.

Gray sent l’absolue nécessité d’une adaptation. Il dit lui-même : «Mes paraphrases » 7 Sans doute les Noces de Thétis et de Pélée retentissent-elles du refrain des Parques et de la course de leurs fuseaux. Virgile, Sénèque, Lucain nous ont habitués au monde souterrain et à la nécromancie. Il faut expliquer pourtant, ajouter au texte un avertissement, des notes, pour le lecteur ignorant de la fable scandinave 5. Il y a surtout le préjugé de la forme poétique. Lorsque ces traductions furent publiées, les uns admirèrent la vigueur de l'imagination, les « grâces terribles »; les autres s’étonnèrent de ces « sombres diableries des temps gothiques » 76, Quand, en 1787, le public put lire l’Edda de Copenhague, il se plut à « comparer les grossiers matériaux des scaldes aux strophes polies et aux arrangements du poète » 77. Ces indices prouvent l'impossibilité contemporaine d’une traduction exacte, et combien une traduction exacte eût dérouté. Il les faut inscrire parmi les circonstances atténuantes.

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