‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 382 sur 446 · IV-iv LES POÈMES LYRIQUES · texte numérisé non relu

IV-iv LES POÈMES LYRIQUES

IX. Tout au fond, dans la vallée des ans, voici paraître une troupe sinistre, les cruelles filles de la Mort, plus hideuses que leur Reine.

Elles disjoignent les os, brûlent les veines, 85 déchirent le muscle endolori, ravagent les organes profonds; et, pour grossir la bande, voici la Pauvreté qui engourdit l’âme de sa main de glace, et la Vieillesse qui lentement consume. 90

X. À chacun ses souffrances; tous sont des hommes, pareillement condamnés à gémir; le tendre sur la douleur d’autrui; l’insensible sur sa douleur propre.

Pourquoi, hélas! sauraient-ils leur destin ? 95 Puisque le chagrin est toujours trop proche, et que le bonheur trop vite s'envole, savoir détruirait leur paradis.

Laissons; quand l’ignorance est le bonheur, c'est folie que d’être sage. 100

Cette ode est à la fois plus précise, et d’une rhétorique plus formelle que la précédente. Tout comme celle-ci, et comme les odes latines, elle enferme la même méditation inspirée par un tableau, et dirigée vers une vérité morale. Le tableau décrit, devant l’objet, une disposition de la sensibilité; la méditation se tourne vers l’intérieur; la vérité répond au tourment du poète: telles sont les conditions essentielles du lyrisme subjectif. Le cadre rappelle encore la nature suburbaine de Cooper's Hill et des Pastorales de Pope. Mais l’objet contemplé s'affirme, et impose à l'imagination le souvenir aigu et personnel. C’est Eton, sanctuaire de la « Quadruple Alliance », et c’est encore à West que Gray répond; à West qui d'Oxford avait écrit jadis sa nostalgie, et lui reprochait d'oublier les lieux bénis; à West dont le départ ensevelissait à jamais les jours heureux ?.

Gray voit Eton, de son observatoire de Stoke 1, et il sait que son souvenir y habite. Le vénérable édifice dresse ses flèches et ses tours dans la verte profusion des prairies et des arbres. Sa silhouette se détache sur la majesté des collines que couronnent les créneaux de Windsor. Au bas, la majesté du fleuve, sinueux parmi les prairies et les fleurs. Ces objets aperçus appellent leurs images nombreuses du passé. Leur subtil pouvoir donne un sens à la brise, et l’âme du poète se sent caressée par sa jeunesse morte. Deux visions se forment alors, douloureusement opposées.

J/irrémédiablement enfui, qui était le bonheur; — car le plus grand bonheur, pour ceux qui se le refusent, ne saurait consister qu’en la chose perdue, même si cette chose ne fut jamais possédée. Dans la fresque vivante qu’il trace, ne reconnaissons-nous pas l'enfant qu'il ne fut jamais? C’est cet enfant qui s’est gravé en lui.

DICTITETOr. CÉSWP. 1, D: 325: 10. Cf. sup. I iv, p. 36.

396 LE POÈTE Pr

Les tableaux qui se pressent devant ses yeux en traits précis rassemblent ses dédains et ses convoitises. Voici les jeux de son temps : la course, la nage, la chasse aux oiseaux, le cerceau, le ballon. Ils sont presque méprisés, les écoliers studieux; et pas un mot pour les disciples de Virgile ! Mais la joie interdite de l’escapade, et l'émotion de braver le remords, sont douces 11, L'enfant regretté, c’est un robuste petit gaillard au visage rose et rieur, doué de force physique et de plaisante exubérance. C’est le portrait de l’insouciance et du soleil dans le cœur, apanages du bon sommeil, de la bonne digestion, de la santé.

Tout comme son printemps solitaire lui imposait le sentiment de son inanité, l’heureux passé n’a pour vertu que de rayer le bonheur de sa vie et d'inscrire la souffrance dans l’avenir redouté. Cet avenir, il faut que la prévoyante anxiété se le représente, et le peuple de non moins précises figures. Mais elle n’y peut voir que des bourreaux. L'avenir, c’est le guet-apens de toutes les tortures infernales. D’où la seconde fresque, excessive énumération des maux de l'humanité, long cortège d’Euménides, essaims échappés de la boîte de Pandore 72. On croit entendre Thésée décrivant les rives de l’affreux Cocyte, ou Milton exposant les conséquences de la chute #. En regardant de près, on reconnaît dans le premier groupe la personnification des « modes de la douleur » selon Locke 14. Ia première souffrance naît de la passion déraisonnable. L/homme est d’abord victime des emportements et des craintes de sa sensibilité, cette éternelle instable. Il est rongé par ses impulsions déçues, et par l’envie. La seconde douleur naît de l’orgueil; le second groupe joue la tragédie de l’inadaptation. Notre pire ennemie morale, c’est l’ambition de nous affirmer, car elle conduit à un échec certain : ridicule, calomnie, cruauté, abandon absolu de la part des autres; et en nous-mêmes le déchirement de la déception, le regret cuisant d’avoir trop voulu, et un ébranlement tel que notre esprit fragile, devant la difficulté de vivre, sombre dans le vertige de la démence. Le troisième groupe, le plus redoutable, est celui des souffrances du corps. Non pas mourir, mais la douleur de mourir longtemps préparée par les supplices raffinés de la maladie, par la certitude que quelque chose de terrible se passe dans nos organes, par l’anéantissement lent, glacé et fatal dont la vieillesse se donne le spectacle. Supprimons la physionomie conventionnelle de ce cortège d’abstractions; il reste la fabulation de la‘ peur de souffrir.

Mais voici la morale. Ménandre dit : « Je suis homme, c’est une

11. On remarquera l’analogie du fameux vers 40 et de Théocrite (?), Oaristys, 68-70. 12. Cf. Eschyle, Choéphores, 278-82, et Horace, Odes, I, iii, 29-33. 13. Sénèque, Hercule Furieux, 687-096; Paradise Lost, XI, 477-93. 14. Essay on H. U., II, xx (Gray : Passion, Anger, Fear, Shame, Love, Jealousy, Envy,

Care, Despair, Sorrow. Tocke : 3. Passions, 4. Love, 8. Sorrow, 10. Fear, 11. Despair, 12. Anger, 13. Envy, 17. Sorrow).

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