IV-iv LES POÈMES LYRIQUES 4II
qué l'heure à laquelle le paysan du comté de Buckingham rentre du labour, ou discuté la vertu émotive du cri de la chouette ®%®. La constance de tels hommages démontre du moins la pérennité de l'intérêt.
Pour l'historien de la poésie, l'Elégie occupe une place privilégiée. Des études méticuleuses et d’une information toute scientifique ont, de plusieurs points de vue, calculé sa position %. En perspective, elle apparaît au croisement de deux traditions, l’une nationale, l’autre classique. De ces traditions elles-mêmes, chacune se compose de plusieurs éléments; mais elles se rejoignent toutes deux dans le thème éternel de la mort.
D'une part la mélancolie, installée dans les lettres anglaises depuis Hamlet, Burton, Donne et le Penseroso. À la rencontre de cette humeur, voici venir le plus humble des genres poétiques, essentiellement attendrissant, et aussi vieux que la langue : l’épitaphe, l'inscription tombale 71. Pratique, la strophe gravée écarte les pilleurs de cercueils; morale ou religieuse, elle enseigne une leçon au vivant qui passe; optimiste, elle célèbre le mort et lui promet l’immortalité; pessimiste, elle proclame la vanité des vanités. Mais l’épitaphe n’est à son tour que le résumé des paroles prononcées sur la tombe, paroles qui, dans la bouche du talent ou du génie, deviennent sermon, oraison funèbre ou panégyrique. Il y a, en poésie, l’'Ode sur Mrs. Anne Killigrew de Dryden, l'Elégie à la Mémoire d'une Dame infortunée de Pope, l'Ode sur la Mort de My. Addison de Tickell. De telles compositions, d’ailleurs, existent depuis longtemps sous une forme populaire ou vénale : ce sont les chants composés pour les services funèbres, les placards fixés au cercueil, les broadsides, grossièrement imprimés dans un encadrement de crânes, de tibias et de sabliers, qu’on achète pour une obole 72. Le puritanisme a répandu ici, avec une complaisance sentimentale dans la contemplation de l'après-vie, les horreurs de la décomposition et du squelette : c’est un moyen d’'édifier les simples en les émouvant. En revanche, la littérature qui veut émouvoir se complaira dans ces horreurs. Entre l’aristocratique raison et la populaire épouvante, Addison cherche une gravité sereine, et enseigne la répression des désirs devant l’anéantissement des grandeurs : Addison fixe l’attitude du promeneur
69. John Scott, Critical Essays, Londres, 1785, pp. 190-3, offre un exemple de ce genre de critique. Pour la bibliographie des critiques de l’Elégie, cf. BN, pp. 145-55.
70. Les ouvrages les plus importants sont : A. L. Reed, The Background of Gray’s Elegy, o. c. sup. IN i n. 22, et J. W. Draper, The Funeral Elegy, 0. c. sup. IN ïüi n. 29. Voir aussi P. Van Tieghem, La Poésie de la Nuit et des Tombeaux en Europe au dixhuitième siècle, Paris, 1921; O. Doughty, o. c. sup. II vi n. 23, Ch. IIT (Death).
71. On trouvera des épitaphes anciennes dans Camden, Remains (éd. J. R. Smith, Londres, 1870, pp. 386-440). 72. Sur cette littérature, le livre de J. W. Draper c. sup. n. 70 apporte une abondante
documentation, en particulier aux chapitres III, IV et V. Voir aussi, du même auteur, A Century of Broadside Elegies, Londres, 1928.
412 LE POÈTE IV-iv
moralisant au milieu des tombeaux #. Un John Dart apercevant à son tour l'empire illimité de la mort dans l’atmosphère gothique de Westminster, un Isaac Watts pénétrant dans un cimetière pour converser avec les défunts 74, James Hervey composant une méditation « sérieuse et lugubrement plaisante » dans une église de la Cornouaille et brodant sur l’inanité des différences sociales 5, continuent directement le Spectator. Mais à côté de ces écrivains, les pâles promeneurs de la nuit, héritiers plus authentiques des non-conformistes et des maussades, tendent un funèbre décor dans les ombres où rêvait Lady Winchelsea 76. Ils vont créer la poésie romantique des tombeaux : Parnell, prêtre protestant irlandais, qui, à minuit, écoute les sourdes plaintes parmi les marbres, les croassements et les glas 7’; Voung, pasteur anglican mondain et devenu vieux, dont mainte page des Nuits fait retentir, dans une hallucination amère et déclamatoire, le grand cri de faiblesse de l'homme en l’immensité de la nature et son impuissance devant le néant physique #; Blair, ministre presbytérien qui, pour démontrer l'égalité des morts, entrechoque les ossements, fait grincer les portes, et « peint les sombres horreurs de la tombe » ”?.
Mais il existe de la littérature funèbre une tradition grécolatine. Ici le thème de la mort, de conception païenne, ne voisine pas avec le cadavre ni la réflexion nocturne, mais avec la pastorale et l’amour. Sans doute la littérature grecque compte-t-elle bien des types de poésie mortuaire, depuis les thrènes des aèdes primitifs jusqu'aux épigrammes funéraires qui forment une partie importante de l’Anthologie. Pourtant, le type qui se transmet comme modèle d'inspiration lyrique, bien qu’il ne soit pas le moins artificiel, c’est celui du chant sur la mort de Daphnis #°. Les accents et le décor bucoliques de Théocrite, imités par Bion, employés par Moschos à célébrer la gloire de Bion son maître, reparaissent dans Virgile : la nature entière participe au deuil de l’ami #1. Spenser adopte cette pastorale pour chanter ses morts, appelle les bergers autour de la tombe de Lady Howard, et se risque, pour exalter sa mémoire, à vêtir Sir Philip Sidney luimême en pâtre d’Arcadie ®?. Milton adopte cette pastorale pour répandre sur Edward King d’incomparables guirlandes de fleurs