IV-iv LES POÈMES LYRIQUES
de plaisir et de douleur qui équilibre l'existence 57. L/image s’indique à peine dans « ténèbres et clartés », termes figurés courants. Conservant la suggestive antithèse, Gray transforme la même idée en un drame délicat, où les émotions s'expriment sur des visages, dans le décor de la vie :
Smiles on past Misfortune’s brow Soft Reflexion’s hand can trace; And o’er the cheek of Sorrow throw A melancholy grace; While Hope prolongs our happier hour, Or deepest shades, that dimly lour And blacken round our weary way, Gilds with a gleam of distant day. (P4. V)
La sensibilité même qui s’en imprègne peut seule décrire une telle atmosphère de midi :
The insect youth are on the wing, Eager to taste the honied spring,
And float amid the liquid noon :
Some lightly o’er the current skim, Some shew their gayly-gilded trim
Quick-glancing to the sun. (Sp. 25-30)
© Voilà la perception. Mais il faut que cette perception aiguë dépasse l’objet. Il lui faut la révélation de la joie chez l’alouette ivre de clarté :
But chief the Sky-lark warbles high
His trembling thrilling ecstasy
And, less’ning from the dazzled sight, Melts into air and liquid light. (P/. 13-16)
Quand le poète aura saisi la magie des choses, il sera magicien à son tour. Voir en l’aurore une voûte d’or, une aïle frémissante qui répand la rosée, un doux souffle qui murmure des mots enchanteurs; sentir la terre éveillée par cette fête, et, d’une main légère, propager ses parfums et sa tendre croissance 58, c'était là sans doute, pour Gray, la plus somptueuse manière de dire l’inexprimable amour, -et la plus haute imagination.
Le 12 juin 1750, il acheva le poème qui devait porter le titre d'Elégie écrite dans un cimetière de campagne. Mais on ignore à quelle date il l’avait commencé 5. Alors que tout suggère 1746, Mason soutenait que la première partie en remontait à 1742, et aurait convaincu Walpole de son opinion $°. Quel que soit le poids de l’assertion de Mason, et, si elle est fausse, quels qu’en soient les mobiles; quelque lien qui rattache l'inspiration du poème à la mort de West, il demeure que lorsque Walpole vit le premier.
57. Cf. SYP., D. 402. 58. PI I. Cf. sup. p. 405. 59. Cf. MM IV 51, TP 128-30, Elegy, éd. Stokes, o. c. sup. IV ii n. 217, pp. 14-6. 60. MM IV 51, TP 120.
4TO LE POÈTE IVAv
manuscrit, à une date vraisemblablement postérieure à juillet 1746 %1, ce manuscrit ne comportait qu'une douzaine de vers *?; que la première allusion possible de Gray au poème se trouve dans une lettre à Wharton du 11 septembre 1746 %; que dans les lettres échangées avec Walpole en 1747, lorsque Gray récapitule ses œuvres en vue de la publication, il ne parle jamais de son Elégie, même sous sa première forme 5. On peut donc raisonnablement penser que le projet de Gray ne prit corps que vers la fin de 1746, que l’achèvement du poème fut longtemps retardé, et que l'impulsion décisive vint peut-être à Stoke au cours de l'hiver 1749-1750 %. On peut supposer, — et la question importe en cela surtout, — que dans sa conception d'ensemble, l'Elégre se range chronologiquement après le Tombeau de Blair, les Elégres d'amour de Hammond %, la Méditation parmi les Tombes de Hervey 7. On peut même penser que Gray n’en avait pas définitivement écrit le début sans lire les Odes de Collins ‘8.
Au moment de parler du chef-d'œuvre, on hésite. Devant l’exceptionnel succès de ce court poème qu’en tout pays de langue anglaise tout enfant a appris et dont l’adulte vous dira encore les premiers vers d’un ton pénétré, que cite la plus humble anthologie, que le moindre traité de prosodie offre comme exemple; devant ces strophes qui ont fait le tour du monde et se sont changées en vingt idiomes, dont les traductions françaises se mêlèrent aux rumeurs de notre Révolution, et dont le glas résonne dans tout le romantisme européen; devant deux siècles de gloire, le critique se recueille. I1 songe au petit cimetière de Stoke Poges, que hantent, sous la conduite d’un guide nasillard, les caravanes cosmopolites, mais où le calme renaît au crépuscule. Il ressemble à bien d’autres, ce champ sacré de campagne anglaise, dont le gazon rend si paisiblement les morts à la terre. Mais une âme, une âme désolée qui lança un jour sa timide voix, s’en élève encore vers une nation de vivants. C’est cette âme qu’il faut écouter un peu, avant de parler de littérature.
Peut-être faut-il écarter aussi du poème les essais, les brochures, les articles, l'incroyable quantité de lettres adressées aux revues depuis le jour de sa publication jusqu’à notre époque, et dont on composerait une bibliothèque. On ne saura jamais combien de plumes ont défendu l’anachronisme du couvre-feu, expli-
61. Car la réconciliation eut lieu en novembre 1745, et il ne devait pas revoir Walpole avant l’été suivant. Cf. CH 67.
622 CLP KRP #20; 63 NE TSrS9:
. 64. Voir surtout CT II 72-3 et noter qu’à ce moment-là il avait envoyé à Walpole jusqu’à ses fragments d’A grippine.