IV-iv LES POÈMES LYRIQUES
Mais l'harmonie pure, en dehors de toute signification de mots, ne réside-t-elle pas dans le poème entier? Si l’on remet en présence le vers de Drummond et celui de Gray :
Far from the madding wordling’s hoarse discords, - Far from the madding crowd's ign>ble strife,
on reconnaîtra aussitôt le vers du musicien. Chez Drummond, » .
outre l encombrement des consonnes et la trop grande analogie de -dding, -dling et de -oarse, -ords, la modulation des voyelles accentuées qu'annonce le premier groupe rythmique ne se réalise pas dans le second 18, où le même son grave se répète 12° : d: æ 9: d: 9:
grave —grave “grave | “<+grave —grave Dans le vers de Gray, les consonnes nettes et différenciées dégagent les voyelles, et le second groupe rythmique accomplit 1a modulation par une franche montée du grave au clair : a: æ au ou ai grave —grave +grave-+orave | —grave-+grave —grave-claire En tout autre passage, l'analyse phonétique vérifierait, à quelque degré, la même loi. La première strophe : The curfew tolls the knell|of parting day, The lowing herd wind slowly|o’er the lea,
The plowman homeward plods|his weary way, And leaves the world to darkness|and to me, (1-4).
a pour voyelles accentuées :
9: ou e a: ei grave <+grave-+grave claire | grave claire-+claire ou a: ai ou 09 i:
grave-tgrave —grave —grave-claire grave-+grave [| grave-—grave claire au ou 2 io ei grave-+grave —grave-Jgrave <+grave | claire-grave claire-+ciaire Le 9: a: É i:
claire grave “grave | —grave claire
Les deux groupes rythmiques du premier vers se correspondent en ordre ascendant, avec une altération qui en fait une parfaite phrase musicale. Dans les vers 2 et 3, les alternances sont plus complexes, mais, tout en s’adaptant au pittoresque allongement des sons et aux onomatopées consonantiques qui tendent à jouer le rôle primordial, elles dessinent le même contour mélodique général. Dans le quatrième vers, les deux groupes se répondent en ordre inverse, avec la simplicité et la netteté les plus immédiatement perceptibles, et les plus satisfaisantes pour l'oreille.
138. Cette interprétation s'inspire des règles de l’harmonie des vers exposées par M. Grammont, Le Vers français, Paris, 1913, pp. 379-90. En anglais, il semble que l’on puisse traiter de la même façon les voyelles des syllabes accentuées.
139. La valeur des voyelles dans les exemples suivants est indiquée d’après le Pronouncing Dictionary de D. Jones, et correspond à la prononciation actuelle.
436 LE POÈTE IV-iv
En cette Elégie se rencontraient donc des qualités qui ailleurs semblent s’exclure : une pensée sans cohérence extérieure mais intérieurement suivie, générale mais sincère; une idée qui est image parce qu’elle naît d’une inquiétude; une œuvre d'art qui croit à l'unité et la réalise dans la diversité, qui exige la discipline de l'esprit et cède à l’enchantement des sens. Le rythme large et uni de son intime méditation retentit. universellement. Elle est le poème le plus touchant pour le plus grand nombre; ce qu'on a souvent pensé, mais jamais aussi profondément ressenti. Johnson reprochait à Hammond d’avoir imposé une forme « magnifique » à l’élégie « douce et ténue » 14, A l’élégie Gray donnait encore plus de magnificence, et par elle enseignait aux poètes à se frapper le/Cœur.
Son renom soudain lui assurant qu’il devait sans crainte se montrer, il tenta la plus -orgueilleuse entreprise que pût concevoir sa muse lyrique, celle d’imiter le plus grand 141.
Ji ne bravait pas le premier le conseil d'Horace. Plus avisé sur ce point que Ronsard, Spenser préférait sans doute inventer la strophe de son Epithalame; et la Renaissance anglaise n'avait vu que Ben Jonson s’ingénier à reproduire l’ode de Pindare dans un encomion sans succès 142, Mais au milieu du dix-septième siècle, les traductions et les imitations de Cowley mirent à la mode un type d’ode pindarique qui chantait la Résurrection, la Destinée, Mr. Hobbes ou la Médecine en strophes caractérisées par l’irrégularité de la structure et la bizarrerie des images 1#, Plein d’admiration pour les transports de Cowley, et d’égards oratoires pour ses mânes, Dryden suggérait toutefois qu'un anglais plus pur, une pensée plus unie, et des mots plus harmonieux amélioreraient ce désordre lyrique 2. Dans sa Threnodia Augustalis, son Ode sur Mys. Anne Kiullhigrew, son Chant pour la Sainte-Cécile, et son Festin d'Alexandre, il mit au service d’un grandiose sujet la fougue d’une ode irrégulière que Pope voulut plus tard reproduire 1#, et que Gray ne pouvait oublier.
A côté de cette tradition, qui devait l'emporter en définitive avec Wordsworth et Coleridge, une école à la fois mieux éclairée sur la nature du lyrisme grec et d’un esprit plus pédant, révélait