‹ Essai sur ThucydideChapitre 11 sur 12 · DE L*ORIGINAUTÉ DU GÉNIE DE THUCYDIDE · texte numérisé non relu

DE L*ORIGINAUTÉ DU GÉNIE DE THUCYDIDE

que reconnaît surtout Thucydide. Si l'on veut que les historiens aient un parti, voilà le sien. Il appartient à cette aristocratie; il écrit pour elle -, il veut que son livre profite à ceux qui sont destinés à conduire ou à comprendre la marche des événements : ils y puiseront la connaissance des ressorts constants qui font mouvoir les hommes; ils y saisiront ces caractères qui persistent à travers les générations successives et les accidents du monde. Ils pourront donc se servir de l'expérience du passé, et seront plus capables de juger ou de diriger le présent, de prévoir ou de préparer Tavenir. Telle est la mesure dans laquelle Thucydide admet l'idée du progrès de l'humanité, et la forme toute pratique sous laquelle il la conçoit.

Ainsi, ces lois qu il annonçait dans son introduction comme dominant les évolutions de l'humanité sont des lois humaines. Il n'est pas religieux comme Hérodote; il est philosophe.

Mais sa philosophie est historique : ce n'est ni l'utopie qui transforme le monde suivant ses aspirations, ni la métaphysique qui s'en dégage

complètement. Il ne cesse pas de présenter rhomme sur le premier plan et au milieu de la réalité. Mais, parmi les éléments humains, il donne le premier rang à l'intelligence , et c'est par là que Thucydide est un historien spiritualiste. D'Hérodote à lui s'opère une révolution analogue à celle qui s'est faite d'Eschyle à Sophocle : la fatalité cède la place à la liberté humaine. Thucydide s'arrête avec Sophocle sur cette pente qui entraînera Euripide et, souvent, les littératures modernes, à enchaîner cette liberté par une autre fatalité, celle de la passion. Il marque ainsi la vraie place de l'histoire entre l'épopée toute merveilleuse et le roman tout passionné.

Lorsqu'on a envisagé de ce point de vue général l'histoire de la guerre du Péloponèse, on attache moins d'importance à deux questions qui ont été soulevées par un rhéteur ancien et qui ont quelquefois arrêté la critique moderne. Suivant Denys d'Halicarnasse, Thucydide, par ressentiment de son exil, s'est montré injuste pour sa patrie. S'il a fait voir les défauts des

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Athéniens, sMl n'a dissimulé ni leur légèreté, ni leur violence, ni leurs désastres, c'est qu'il a voulu les punir de leur conduite à son égard. Biais comment cette intention s*aecorde-t-elle avec les magniflques éloges qu'il leur donne par la bouche de Périclès ou même par celle de leurs ennemis? Il y a un passage du septième livre ^ où il se plaît lui*-mème à faire ressortir leur constance et leur énergie au moment où, en quelque sorte, assiégés par les Spartiates établis à Décélie, ils ne poursuivent pas avec moins de vigueur leur double guerre contre le Péloponèse et contre la Sicile : en s' attachant exclusivement à ce morceau, on pourrait dire avec autant de raison qu'il a flatté ses compatriotes. De l'opposition de ces deux conclusions contradictoires il n'y a qu'une conséquence à tirer, c'est son impartialité. Mais une telle discussion est indigne de Thucydide. Si jamais quelqu'un a refusé prise aux mesquines suppositions d'une critique personnelle, c'est assuré*

^ Cb. xxvui.

ment lui. Nul n'a le droit de le faire descendre des hauteurs où il se maintient ni de l'arracher à son sujet auquel il appartient tout entier.

Ce qui est vrai, c'est que ce sujet même est la preuve de son patriotisme. C'est un Athénien qui l'a choisi et qui l'a conçu ; non pas pour exalter sa patrie par le mensonge, mais pour y montrer le plus intéressant exemple qu'offrit rhistoire de l'humanité. De même que les Grecs étaient comme l'aristocratie du monde, les Athéniens étaient l'aristocratie de la Grèce ^ . lis en avaient résumé en eux-mêmes les qualités les plus essentielles et les plus brillantes : la souplesse et l'éclat de Tintelligence, l'activité et l'énergie. Ils en représentaient, mieux qu'aucun autre peuple^ les conditions naturelles de développement et de puissance. Un jour était venu où la fatalité des événements, comprise par un homme de génie, avait amené Athènes,

^ Thucydide lai-méme avait écrit^ dit-on, sur le cénotaphe d'Euripide :

« Toute la Grèce est le tombeau d'Euripide... Sa patrie cBt Athènes, la Grèce de la Grèce. »

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poussée toujours en avant par son ambition et menacée par la jalousie des autres peuples, à essayer de transformer sa suprématie en domination générale et absolue. Reine de la Grèce, Feût-elle conduite à la réalisation plus rapide et plus complète des destinées que semblait lui avoir fixées la nature ? Lui eût-elle donné l'empire absolu de la mer et la gloire de reculer les limites de la barbarie? Cette question pouvait se poser au moment où la guerre du Péloponèse comm.ença ; car les flottes d'Athènes étaient partout victorieuses et sa civilisation atteignait presque à une perfection idéale. D'un autre côté, n'allail-elle pas risquer dans cette lutte contre la puissance et l'acharnement de ses ennemis son pouvoir acquis et son existence même? Comment eût-il été possible (Je se soustraire à cette crainte? Telle est l'alternative dans laquelle Thucydide a vu sa patrie engagée. Le choix des idées qu'il a exposées dans son introduction et le soin qu'il a pris de justifier Périclès, semblent indiquer qu'il s'était associé aux espérances de ce grand homme-, il

est du moins incontestable qu'il s'est proposé de raconter par quelles vicissitudes de succès et de revers, par quel enchaînement et par quelles complications de causes , ces espérances se soutinrent inégalement jusqu'au jour où elles furent définitivement ruinées.

Son histoire est réellement une tragédie dont Athènes, pour employer une expression antique, est le premier acteur. C'est le peuple athénien qu'il décrit le plus, dont il analyse de plus près les qualités et le caractère, dont il explique avec le plus de soin la puissance. C'est à un point de vue athénien qu'il se place pour raconter les faits ^ dans les récits de bataille, ce sont surtout les émotions de ses compatriotes qu'il retrace : la question est de savoir s'ils seront vainqueurs ou vaincus. C'est sur eux, en un mot, que porte principalement l'intérêt pathétique; ils sont les héros des plus touchantes péripéties et les victimes de lar catastrophe suprême dont une cause inconnue nous a ravi le tableau.

L'historien doit être sans patrie, a-t-on répété

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souvent après Lucien. Cela est vrai dans le sens qu'il attachait lui-même à celte maxime *, c'est-à-dire qu'un des premiers devoirs de l'historien est de ne point dénaturer les faits à l'avantage de ses concitoyens et de dépouiller toute prévention pour juger les autres peuples. Thucydide, dont Lucien invoquait l'exemple, était digne en effet de servir de modèle à cet égard : on voit cependant par quel sentiment et par quelle disposition générale de son esprit il a pu accorder avec cette convenance un patriotisme élevé, et quelle est la source principale de ce patriotisme. C'est qu'il confond la cause de sa patrie avec celle de la civilisation ^ Athènes était le plus beau et le plus curieux sujet d'étude à proposer au monde, a-t-il pensé ^ et ainsi, loin que l'amour d'Âlhènes ait enchaîné ou restreint sa parole, ce sentiment en a, au contraire, favorisé l'essor, en contribuant à dé-

» Voyez, liv. II, ch. xxxvii el suiv., V Oraison funèbre. Ce sont peut-être les pages les plus véritablement libérales qui aient été écrites, bien qu*elles se trouvent dans un éloge particulier.

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velopper chez Thucydide le sens de l'avenir.

La seconde question est seulement indiquée par Denys ' et n'est pour lut qu'une conséquence de la première : il trouve que l'humeur de Thucydide a influé sur le caractère de son histoire, l'a porté à exagérer le mal, ou, tout au moins, à le présenter de préférence au bien. L'assertion contenue dans ce reproche n'aurait de valeur qu'autant qu'elle serait prouvée par une discussion historique et par des faits. Quant à l'impression qu'éprouve Denys et qu'il explique arbitrairement, la réponse est simple : si Thucydide s'est montré triste et austère, c'est que telle était la nature de son sujet. Aussi le même censeur l'a-t-il souvent blâmé de l'avoir choisi. Par un singulier exemple des aberrations de sa critique sur l'histoire, il en conclut l'infériorité de Thucydide à l'égard d'Hérodote. Si l'histoire a pour but de charmer l'imagina- Lion, lujugementdu compLklrioted'Hérodoteest inattaquable. Celui-ti a chanté la gloire nais-

I Lclliea Cil. l'ompi'r, \>. 171. Reiske.

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santé de la Grèce et d'Athènes-, ses Muses sont des hymnes de triomphe, sinon par le ton du narrateur, du moins par le sujet et les sentiments qu'il éveille. La nécessité des temps a fait de Thucydide l'historien de la chute d'Athènes et par contre-coup de la ruine de la Grèce. Mais il semble en vérité qu'une sorte de providence l'ait voulu ainsi, et il faut s'applaudir que ce sujet soit échu à l'homme que la puissante sévérité de son génie rendait le plus capable de le traiter.

Du reste, la figure de Thucydide, telle que la voit notre imagination, est conforme à l'impression de Denys d'Halicarnasse. Est-ce le résultat d'une impression analogue, est-ce un renseignement exact que l'on trouve dans l'un des fragments réunis sous le nom de Marcellinus, où il est dit que sa physionomie était pensive et qu'en général son extérieur était d'accord avec le caractère de ses écrits ? Quelle que soit la valeur de ce témoignage, on y croit volontiers. On est de môme porté à croire que les habitudes de la vie et la physionomie morale de

Thucydide sont empreintes dans son ouvrage.

On a dit plus d'une fois, après Polybe et Lucien, qu*il n'y a de grand historien que celui qui a été chercher l'intelligence des faits et la connaissance des hommes sur les champs de bataille ou sur Tarène de la politique, et chez qui le talent de Tauteur s'appuie sur les qualités actives et pratiques du citoyen. L'antiquité se prête mieux que les temps modernes à cette théorie, et ce n'est pas le lieu de la contester à propos de Thucydide, appelé par sa naissance et par sa fortune à prendre rang parmi les premiers d'Athènes et chargé d'un commandement important dans la guerre même du Péloponèse.

Cependant on aurait peut-être tort de vouloir suppléer au silence de la tradition, qui ne le cite pas parmi les orateurs athéniens, et de lui attribuer un rôle dans les assemblées politiques. Même avant cet exil de vingt ans qui l'éloigna nécessairement de la place publique d'Athènes, il est vraisemblable qu'il se mêla peu à la foule. Il suivit les affaires d'un œil attentif et pénétrant, et il ne se refusa pas à ses devoirs de ci-

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toyen; mais on se le représente volontiers comme vivant au sein de cette société particulière qui s'était formée de Félite des Athéniens autour de ses tnaltjres Antiphon et Anaxagore, tous deux suspects au peuple et tous deux frappés par lui. Parmi les hommes qui la compo-^ saient, tous ne restèrent pas étrangers à la politique, ni insensibles à Tambition. Mais les principaux, quel qu'ait été leur rôle dans leur patrie, hommes d'État comme Périclès ou poètes comme Euripide, eurent à lutter, pour établir Tascendant de leur génie, contre les défiances de la multitude, et en particulier contre l'accusation d'impiété. Socrate qui, malgré les attaques qu'il dirige dans Platon contre Anaxagore, eut cependant pour mission de divulguer ces mômes vérités dont le principe était gardé par Anaxagore comme dans un sanctuaire, Socrate fut enfin la glorieuse victime des soupçons et des jalousies de la foule. Si Thucydide ne fut pas menacé comme ces grands hommes, son livre nous dit assez que sa place était au milieu d'eux, au*- dessus du vulgaire. C'est là qu'il

forma son intelligence et qu'il acquit la force de donner à Thistoire un caractère moral et philosophique.

De l'influence exercée par Thucydide daas l'antiquité sur T histoire et sur Téloquence : Polybe, Salluste, Tacite, Démosthène*

La puissante originalité de Thucydide était destinée à exercer une grande influence sur Tesprit humain, et à n'être véritablement imitée par personne. Plus ses imitateurs se sont attachés à la forme de son œuvre, plus ils sont restés loin de leur modèle. C'est ce qui est arrivé à une suite d'historiens rhéteurs qui, jusqu'aux derniers jours de l'empire byzantin, ont prétendu conserver la tradition d'un tel maître. Aussitôt que l'histoire de Thucydide a été connue, les écoles s'en sont emparées. L'introduction, les harangues, les descriptions et les grands récits, tous ces morceaux faciles à détacher, sont devenus autant de types que chacun s'est

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efforcé de reproduire. Les sentences et les généralités se sont gravées dans toutes les mémoires, et ont pris place dans Tarsenal des déclamations. Le petit traité de Lucien sur l'histoire se moque des Thucydides de son temps, qui inventaient des pestes pour les décrire, et copiaient les phrases du grand écrivain. Tous les historiens qui se sont formés dans les écoles sont des imitateurs obligés de Thucydide. Denys d'Halicarnasse lui-même, son détracteur le plus acharné, est réduit à ce rôle. Au sixième siècle, ses expressions trouvent place à chaque instant dans les ouvrages historiques de Procope, et enfin, au quinzième, les historiens de la conquête musulmane sont moins préoccupés de faire une relation exacte de l'asservissement de leur patrie, que de rappeler, au milieu de la barbarie de la langue contemporaine, les allures de ce grand style et de cette antique éloquence.

De pareils faits prouvent sans doute la puissance de ces formes créées par Thucydide, qui, a travers tant de siècles et de révolutions des mœurs et de la société , modèlent encore à leur

image les œuvres de la littérature épuisée. Mais ils prouvent encore mieux le caractère personnel de ces fortes conceptions, où Fart ne ne vit que par Tintelligence qui remploie, et, réduit à lui-même, ne semble plus fournir au vulgaire que des fictions déplacées et de froides abstrao* tiens.

Thucydide eut une influence plus salutaire sur les vrais historiens de Tanliquité*, mais il l'exerça par son esprit plus encore que par les procédés de son art. Les plus grands Font subie, excepté un seul, le plus voisin de lui, et, si Ton en croit une tradition, son premier édi*« teur. Dans Xénophon ce sont les qualités d'Hé* rodote que Ton trouve appropriées au génie at« tique. Ni la grâce facile de son style, ni sa philosophie indécise et mesquinement pratique, ni même la vivacité pittoresque et naturellement passionnée de ses récits, ne rapprochent en rien les Helléniques eiVAnabaseàQ l'histoire de la guerre du Péloponèse. Mais Tinspiration de Thucydide est évidente dans Polybe. C'est lui qui a préparé le narrateur fidèle de tant de ba^

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tailles et Tintelligent appréciateur de la politique romaine, et il peut revendiquer une part légitime dans Tin vention de l'histoire pragmatique^ c'est-à-dire de Thistoire exacte et explicative des faits dont les hommes sont responsables : le mot est plus nouveau que Tidée, et serait resté sans valeur, s'il n'ayait servi à désigner un travail fécond en résultats considérables.

Chez Polybe, Thucydide n'a nullement contribué à former l'écrivain : il est pour beaucoup dans le style comme dans le caractère général des deux grands historiens moralistes de Rome, Saliuste et Tacite. Leur gloire et l'intérêt de leurs livres les défendent d'avance contre toute critique. Si cependant on les voulait comparer à leur modèle commun, on les trouverait inférieurs précisément dans ce qu'ils ont cru imiter avec le plus de succès : l'art et le caractère philosophique. L'art est souvent chez eux une affectation. Saliuste obéit plus au désir de faire éclater son génie qu'il ne se dévoue à la vérité; Tacite se ressent de Tesprit déclamatoire des écoles. Le premier, en recherchant l'archaïsme,

accepte rinfériorité inévitable de tout calcul littéraire vis-à-vis des conditions naturelles de l'art. Ses préambules, malgré les détails personnels qu'il y môle, sentent le lieu commun, et, au lieu d'agrandir l'histoire par l'inspiration apparente de la philosophie, lui ôtent au contraire de sa dignité en la transformant au fond en satire politique. La gravité de Tacite, plus sincère que celle de Salluste, trahit cependant aussi le désir de l'effet dans la structure laborieuse du style comme dans Texpression des vérités morales. Les grandes pensées de l'historien grec ne gagnent pas à être réduites en traits étudiés et brillants par ses traducteurs latins. Tous deux, néanmoins, grâce à leur génie naturel, sont d'admirables écrivains et des peintres éminents; Qt, si la critique réussissait à prouver la supériorité de Thucydide, elle ne les déposséderait pas pour cela du privilège qu'ils doivent en partie à la popularité de leur langue, de représenter à nos yeux le grand style de l'histoire dans l'antiquité.

En réalité, ce n'est ni l'énergique concision

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du langage, ni la savante composition des harangues, ni les formes souvent affectées de la pensée philosophique qui font de Salluste et de Tacite les rivaux de Fhistorien grec. Ge sont deux grandes qualités qu'ils avaient d'abord en eux-mêmes, le don de saisir l'homme dans les manifestations de sa vie extérieure comme dans la secrète activité de sa vie morale, et celui de peindre les grandes scènes dont il est le héros. Personne n'a jamais mieux raconté la guerre , pour l'intelligence et l'imagination, que Salluste dans son Jtigurtha. Dans le troisième livre des Histoires de Tacite, le récit du combat nocturne oii est défaite l'armée de Vitellius peut être opposé à la belle description de la malheureuse tentative de Démosthène pour s'emparer pendant la nuit des Épipoles ^ C'est le même art d'éclairer une scène confuse, de faire avancer l'action, d'exciter l'intérêt par la peinture des circonstances matérielles et par celle des émotions humaines. Au livre précédent, dans le ré-

^ Liv. Vn, ch. XLHi.

cit de la bataille de Bédriac, on admire même une puissance d'exposition et une grandeur d'effet auxquelles il n'était peut*étre pas pos* sible à Thucydide de s'élever. Il semble qu'il soit passé dans rhislorien romain quelque chose de la supériorité du génie guerrier de Rome sur celui d'Athènes.

Il n'est pas besoin d'une comparaison plus complète ni plus approfondie, pour dire que Ta** cite et Salluste sont les émules de Thucydide, lorsqu'ils gardent leur originalité, plus que lor8« qu'ils l'imitent dans les détails. Le lien qui lès unit à lui, c'est moins encore le lien extérieur d'une tradition littéraire, que l'action intime et naturelle d'un grand esprit sur des esprits di*gnes de le comprendre. Cette influence plus secrète, on ne peut affirmer que Thucydide ne l'ait pas exercée même sur le troisième des grands historiens de Rome. Il est impossible de ranger Tite- Live parmi ses élèves; mais plus d'une phrase des belles harangues de l'historien latin 'parait imitée de l'historien grec, et semblerait au moins attester une lecture et une admiration fécondes.

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Quand on s'éloigne de la Grèce et de Tanti* quité latine, il n'y a plus véritablement à parler de rimitation de Thucydide. Rien n'est plus con-^ traire au goût moderne que le goût antique tel qu'il apparaît dans ce type si fortement caractérisé par le génie de l'Athénien. L'inspiration de Thucydide a passédans les temps modernes, mais surtout à travers les grandes œuvres qu'elle avait suscitées à Rome. L'historien qui paraît avoir le plus ressenti le souffle puissant de l'esprit antique et mérité le mieux d'être appelé un rival de Thucydide, c'est Machiavel. L'énergique et rapide simplicité du style, l'indépendance de la pensée, l'art de discerner les grandes causes humaines et d'insérer dans des discours étudiés l'instructive moralité des événements se trouvent également dans l'auteur des Histoires florentines. Par sa dignité et par sa grandeur comme par sa préoccupation de l'art, Machiavel est déjà pour nous un ancien : comparé de près à l'écrivain grec, il paraîtrait long et orné.

Thucydide a donc exercé une grande influence sur les historiens-, mais cependant il reste isolé

parmi eux, parce que les formes propres de son génie ont été en somme rebelles à limitation. Chez les rhéteurs, elles ont produit des copies puériles et des déclamations misérables. Chez deux des premiers historiens de Rome, elles n'ont directement enfanté que les beautés qui prêtent le plus à la critique. Si Ton veut savoir où rinspiration de Thucydide a été plus immédiatement heureuse, il faut le demander à l'éloquence. C'est un trait tout grec ^ Thistoire, amenée à sa première forme athénienne par l'action de la philosophie, aide elle-même au développement de Tart oratoire : Thucydide , élève d'Anaxagore , est le maître de Démosthène. Ce fait n'est pas seulement constaté par une tradition que le doute pourrait atteindre; il Test par le caractère même des œuvres qu'il rapproche,

Thucydide était considéré dans les écoles comme un orateur 5 et en effet ses discours présentent à un haut degré d'importantes qualités oratoires : l'intelligence et comme l'impression des situations, l'art de dégager les idées des faits, de les disposer dans un ordre logique, de

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les exprimer suivant leur valeur, d'en marquer fortement le caractère. C'est beaucoup ; cependant est-ce l'éloquence réelle ? Non •, ces expressions concises et ces analyses de pensée ne sont pas faites pour la tribune. On ne voit pas là cette communication nécessaire de Torateur avec le public, qui fait qu'en parlant, il est facilement entendu de la foule, sent sur elle l'effet immédiat de sa parole, et reçoit directement aussi des émotions qui entretiennent entre elle et lui une constante union. On n'y entend pas les accents de la voix humaine^ on y saisit le travail d'une puissante intelligence, qui s'adresse, non pas aux oreilles de la multitude présenté, mais à l'esprit des hommes les plus distingués de son temps et surtout de son pays, qui est alors le premier de tous, et même, en dehors de son pays et de son temps, au delà des circonstances et des mœurs actuelles, à tous les esprits d'élite qui se produiront dans les sociétés à venir. L'éloquence de Thucydide est une éloquence réfléchie qui s'applique après coup aux événements et se fait pour toujours l'interprète de la vérité

historique et de la vérité morale. Elle tient plus de la pensée que de Taction. Par conséquent elle difière beaucoup de Téloquence spontanée des orateurs, qui vit de la passion actuelle et dont l'effet est avant tout dans le présent.

On est donc tout d'abord frappé de la distance qu'il y a de Thucydide à Démosthène. Et nonseulement il y a entre eux tout l'intervalle qui séparera toujours un écrivain d'un orateur, mais il y a celui qui séparait les deux écoles et les deux .sociétés auxquelles ils appartenaient.

Quand Thucydide revint de son long, exil, il trouva déjà Athènes bien changée. L'éloquence, en particulier, maniée comme une arme par tant de mains diverses, assouplie à la fois par l'influence croissante des rhéteurs et par les que* relies ardentes qui éclataient à chaque instant devant les tribunaux politiques, avait profondé* ment modifié son caractère. Elle était de plus en plus descendue dans la réalité, s'était échauffée au contact des passions particulières, et, à l'imposante gravité de Périclès, s'était mise à substituer le mouvement et la véhémence. Qu'é-

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tait* ce, quarante ans plus tard, au moment où Démosthène faisait ses premiers pas dans la carrière oratoire?

' Cependant Démosthène s'est nourri de Thucydide et profondément pénétré de son esprit. C'est qu'en effet il a dû puiser à cette source antique pour développer les qualités les plus solides et les plus hautes de son propre génie. La passion vivifie les œuvres de l'art , mais elle ne suffit pas pour les soutenir et pour en faire des monuments éternels. Si elle a été presque toujours nécessaire aux grands triomphes et aux succès durables de la parole, elle ne les a jamais faits à elle seule. L'éloquence de Démosthène est parfaite, parce que c'est la raison passionnée. Or, c'est Thucydide qui lui a offert les plus grandes images de la raison appliquée aux débats du monde ; et c'est ainsi que le prin* cipe des plus admirables qualités de Démosthène est dans Thucydide. Tous deux, par un commun privilège, ont eu le secret d'une dialectique à la fois élevée et précise, et d'un sublime dont la source est dans la conscience de la dignité hu-

maine. Pour rhistorien, la puissance d'argurnenlation consistait principalement dans l'art de montrer dans les idées particulières les idées générales, et de caractériser plus fortement un fait au moyen de la loi dont il relève. Il en est de même pour Forateur, et de là vient que l'effet de son entraînante rapidité est si durable et sa véhémence si persuasive. C'est dans les régions sereines de la pensée pure qu'il va chercher cette force supérieure avec laquelle il saisit l'objet actuel auquel s'attache son raisonnement, ou frappe d'un coup direct et inévitable son adversaire accablé. Thucydide avait peint dans quelques phrases immortelles la grandeur de l'énergie et de Fintelligence : l'âme généreuse de Démosthène reçoit ces précieux germes et leur fait produire ce qu'il y a de plus pathétique et de plus grand dans son éloquence. Le premier avait dit des Athéniens ^ : « Tandis qu'ils abandonnent complètement leur corps à la patrie, comme un bien étranger, ils gardent, pour

* Liv. I, ch. Lxx.

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mieux la servir, la pleine possession de leur âme. » Cette pensée ne fait-elle pas songer à ce magnifique éloge où Philippe est représenté par Démosthène livrant à la fortune tout ce qu'elle veut lui prendre.de son corps, afin de vivre avec le reste comblé d'honneur et de gloire? Les nobles paroles de Périclès * sur la contenance de l'homme vis-à-vis du sort ont peut-être été la première source de cette merveilleuse inspiration qui, du milieu delà défaite de Chéronée, fait sortir à la fois la glorification du peuple athénien et celle de l'orateur qu'on accuse d'avoir été le mauvais génie de sa patrie. Il serait facile de multiplier les rapprochements de détail-, mais négligeons-les pour conclure. Quel est en général le caractère du sublime chez Démosthène? Ne réside-t-il pas dans l'aisance avec laquelle il habite le monde supérieur de l'intelligence, sans jamais perdre de vue le monde réel, théâtre de son action, et dépasse les proportions ordinaires de l'humanité, sans

' Liv. î, ch. LXiv.

318 B88ÀI 8UR THUGTDID£.

fatiguer les âmes qu'il élève à sa hauteur ? C'est Thucydide qui seul a pu l'initier, pour ainsi dire, à cette pratique de Tidéal qui ne sëgare pas loin de la réalité.

Telle est la plus glorieuse influence qu'il ait été donné à Thucydide d*exercer. Elle marque nettement sa place parmi les anneaux de cette chaîne providentielle de grands hommes qui représentent le spiritualisme dans les lettres grecques : à côté de Platon, entre Anaxagore et Démosthène, Platon lui-même ne lui a rien dû; Thucydide a moins rendu à la philosophie qu'il ne lui avait emprunté. Cependant les habitudes précises et logiques de sa science, son impartialité philosophique et ses profondes analyses des sentiments humains font de lui un précurseur important d'Aristote.

Ces rapides indications, quelque incomplètes qu elles soient, montrent la valeur de l'ouvrage de Thucydide dans l'histoire de la littérature et de la pensée antiques, et servent déjà à le classer à son rang parmi les chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Elles font voir aussi que, malgré

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les efforts des imitateurs qui se sont presses sur ses traces, le grand historien reste dans une solitude majestueuse, entre le passé, dont il s'est séparé presque complètement, et l'avenir, qui, môme en Grèce, n'a jamais pu se rapprocher de ce caractère si profondément original.

Aucun historien n'a jamais écrit comme Thucydide-, aucun n'a jamais été à la fois si hardi et si modéré. 11 brise résolument les liens des traditions menteuses , il impose à toute l'histoire antérieure du monde grec la loi de sa propre pensée, et se charge le premier de faire de Thistoire contemporaine la lumière des temps futurs : et cette même volonté qui ose avec tant d'audace, ne déploie pas moins d'énergie à contenir tout écart d'une intelligence qui sent sa vigueur, tout entraînement désordonné d'une âme qui est assaillie par les émotions. Les faits se développent seuls-, ils exposent presque toujours euxmêmes leurs causes et leurs effets, et suffisent pour exciter chez le lecteur les impressions morales ou pathétiques qu'ils portent en eux : et cependant la pensée de Thucydide est partout.

Non-seulement elle intervient directement dans de rares occasions pour désigner à notre esprit des considérations politiques qui éclairent le sujet, quelques traits d'un personnage historique, ou certains faits généraux qui marquent les habitudes de rame humaine-, mais c'est elle qui partout combine et proportionne les développements et les effets. Le sujet une fois fixé, elle y subordonne sévèrement l'exposition, même dans les discours, si travaillés, et dans les passages où la forme prend le plus de valeur par elle-même^ elle concentre l'intérêt sur les points qu'elle a déterminés d'avance et fait sortir de l'opposition naturelle des faits, soit dans Tordre réel, soit dans Tordre moral, la réponse à ces difficiles questions : par quelle complication de causes et d'effets Athènes, dans la lutte décisive où elle a succombé, a-t-elle montré sa puissance et sa faiblesse, ses qualités et ses défauts? Gomment, au milieu des spectacles analogues que présentait le reste de la Grèce, a-t-elle donné les principales et les plus intéressantes leçons à quiconque voudra dans l'avenir étudier le secret

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agencement des destinées humaines et le rôle de l'intelligence dans le rtjonde? Enfin c'est la pensée de Thucydide qui imprime à son style cette puissance particulière qui fait de la parole écrite la traduction énergique et rapide des opérations compUquées de Vesprit, et semble hâter la marche et augmenter la force des idées.

Quelle autre œuvre littéraire, tout en se maintenant rigoureusement dans les limites du genre auquel appartient , a jamais rendu dans toutes ses parties un si constant hommage à la raison ? Quelle autre a été plus vraie en vertu de ce principe, découvert par Thucydide avant Aristote, que la vérité est dans la valeur relative des faits, dans les lois naturelles qui les subordonnent les uns aux autres, et que par conséquent l'idéal du philosophe ou du poète peut en contenir plus que la réalité détaillée par l'annaliste? Quelle autre enfin a mieux fait éclater la dignité de Tintelligence, à la fois dans la puissance de son effort et dans la mesure et la sérénité de son expression ?

Ce sont là les caractères qui marquent la

322 ESSAI SUH THUCYDIDE.

place de Thucydide parmi les plus grands qui aient raconté et jugé Thurhanité, et qui en même temps assurent au sujet choisi et traité par lui rimportance qu'il lui attribue. Bossuet, agrandissant sous rinspiration chrétienne la concep* tion d'Hérodote, montre les desseins de Dieu présidant aux révolutions des empires et les faisant concourir, d'abord à conserver le germe du salut de l'humanité dont un peuple est le dépo* sitaire, puis à le développer sur toute la surface du monde civihsé. Thucydide ne veut point être l'interprète de la volonté ni de la providence divine^ il ne parle qu'au nom de l'intelligence humaine, mais le fait avec une netteté qui, de cette petite portion de l'histoire grecque dont il est le narrateur, éclaire tout l'avenir et tout l'univers. Les historiens latins et surtout Tite-Live emprun* tent à la grandeur de Rome une sorte de majesté dans le patriotisme -, ils semblent naturellement s'inspirer de la gloire de ses conquêtes et de l'immensité de cet empire dont le monde grec tout entier n'est qu'une faible partie. Mais n'estil pas juste de dire que Thucydide aussi est sou-

DE l'originalité DU GÉNIE DE THUCYDIDE. 3S3

tenu par la grandeur de sa pairie ? A la domination territoriale de Rome on. peut opposer la domination intellectuelle d'Athènes. Celle-ci a été plus réellement universelle, et, par cela seul que Thucydide est un des principaux représen* tants du génie attique, il passe dans la hiérar^ chie des grandes intelligences avant Tite-Live et Tacite.

Il ne faut pas d'ailleurs s'exagérer la simplicité du sujet de Thucydide. Dans cette lutte que soutient Athènes contre les principales villes du reste de la Grèce , que de forces sont mises en mouvement^ que de points occupent Tactivilé intelligente de l'historien ! Les intérêts et les ambitions des peuples et des hommes, les idées et les passions mobiles ou persistantes des individus et de la foule , le jeu divers des diverse? institutions, les oppositions de races, les influences des traditions et des mœurs, les etïeifi salutaires ou pernicieux de l'éloquence dans lo^ assemblées , le rôle des principes politiques el moraux : toutes ces questions se mêlent constamment aux événements de la guerre du Pé-

loponèse. En est-il beaucoup d'autres auxquelles puisse jamais s'appliquer la science des politiques et des moralistes ? Il ne s'agit ici que d'une contrée peu étendue et de réunions d'hommes peu nombreuses : qu'importe? L'extrême division de ce petit territoire et de cette petite race et la singulière activité du peuple grec, en même temps qu'elles multiplient les formes des gouvernements, en précipitent-les effets et en font saisir plus distinctement les éléments constitutifs , les conséquences nécessaires ou accidentelles. Il arrive même , lorsqu'une secousse générale vient, comme ici, donner le branle à tant d'intérêts distincts, que la Grèce présente le spectacle de complications que l'histoire des grands États modernes ne semble pas destinée à reproduire. On peut dire, malgré le caractère si particulier des mœurs grecques et les conditions si différentes de nos sociétés , que la politique de la Grèce ancienne nous domine encore aujourd'hui. C'est en Grèce seulement qu'a pu se faire un recueil aussi considérable que celui des Constitutions d'Aristote \ c'est grâce à la diver-

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