‹ Essai sur ThucydideChapitre 10 sur 12 · D£ L ORIGINÀUTÉ DU GÉNIE DE THUCYDIDE · texte numérisé non relu

D£ L ORIGINÀUTÉ DU GÉNIE DE THUCYDIDE

phrase la plus explicite qu'il ait écrite à ce sujet. Il dit , après avoir raconté la chute des Quatre- Cents et rétablissement du gouvernement des Cinq-Mille ^ : « C'est pendant les premiers temps qui suivirent, que les Athéniens paraissent de mon vivant s'être le mieux gouvernés : ils surent alors trouver un juste tempérament entre Toligarchie et la démocratie. » Peut-on tirer de ce jugement lui-même un système de politique?

Non ; mais on peut y voir une preuve de modération et de bon sens : ennemi des excès de la démocratie, il ne Test pas moins de ceux dont Toligarchie vient de donner le spectacle, et, ayant égard aux institutions républicaines de son pays, il voit tout naturellement une condition de calme et de prospérité dans l'équilibre des deux principes qui se disputent le pouvoir. Mais il ne prétend pas pour cela appliquer la même combinaison à tous les États. S'il a moins l'occasion de se prononcer au sujet des aristocraties doriennes, plus d'une expression fait

* Liv. VIII, ch. xcvii.

supposer qu'il les croit pour le moins aussi capables de produire un bon gouvernement. Un bon gouvernement, c'est en général celui qui, approprié aux conditions particulières d'un peuple, fonctionne régulièrement, et permet à ce peuple de développer, grâce à la concorde et au calme intérieur, ses ressources et sa puissance. Chercher une définition plus précise et plus absolue, c'est dépasser les termes et l'intention de Thucydide. Il ne sort pas lui-même du domaine des faits*, il les expose et les explique, et, se plaçant au point de vue de chaque nouvelle situation , il lui applique au fur et à mesure les observations qu'elle lui suggère. Ces observations ne se résument pas dans l'exposition formelle d'une politique générale : à plus forte raison n'est-il pas question d'idées sociales. On se demandera peut-être à quel parti appartenait Thucydide du temps qu'il jouissait de ses droits de citoyen : il n'a pas prévu notre curiosité à cet égard et ne la satisfait pas lui-même -, mais sa naissance, sa fortune et l'esprit général de son ouvrage font raisonnablement supposer que

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sa vie publique le plaçait dans les rangs de Taristocratie. Toutefois il n'en a pas senti diminuer sa sympathie et son admiration pour Périclès , parce que la puissance de Périclès, bien qu'appuyée sur la foule, était le triomphe de la volonté et de rintelligence.

Thucydide n'est donc, quand il écrit, ni un homme de parti , ni un théoricien : son esprit reste indépendant et ne s'aventure pas hors de l'expérience. Il ne fait pas plus de traité de politique que de traité de morale. Sur ces deux ordres de matières, qu'enseigne-t-il donc, lui qui prétendait donner des leçons à l'avenir ? Il enseigne, en effet, et d'une manière efficace : en morale, parce qu'il apprend à lire dans le cœur humain et parce qu'il proportionne les impressions produites par ses récits et par ses discours à la valeur des sentiments qui sont eh jeu; en politique, parce qu'il dégage nettement des faits les idées dont ils naissent. Réservé dans ses affirmations, à part quelques traits sur les habitudes morales des ])euples , ou sur les faiblesses de l'àme humaine dans les grandes crises,

il rapporte naturellement ce qu'il affirme au principe de l'intérêt , qui est le mobile le plus actif et le plus constant de Tactivité des hommes et des peuples , surtout en temps de guerre ou de révolution.

Quand on voit le travail de Thucydide aboutir ainsi a mettre constamment à nu cette idée de rintérêt comme le ressort le plus puissant des choses humaines , on se demande si , entre ses mains, Thistoire n'a pas déchu de la hauteur où Tavait élevée Hérodote. Celui-ci avait conçu le monde comme un merveilleux ensemble gouverné par Taction divine. 11 y reconnaissait une volonté supérieure présidant aux destinées des empires, à l'élévation et à la chute des rois^ attentive à poursuivre à travers les générations oublieuses le crime et la violence, et à humilier l'excès de la puissance et de la richesse-, s'annonçant aux mortels aveugles par l'intermédiaire des oracles et par le trouble des lois de la nature; enfin il montrait ses décrets souverains conduisant le monde de révolution en révolution, jusqu'à ce que toutes ces grandes

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monarchies de TOrient , réunies sous une seule domination , vinssent se briser à la fois contre rénergie et la libre intelligence du peuple grec. Que fait Thucydide de Vidée de cette direction suprême dans les choses humaines? Que penset-il des oracles, ces mystérieuses révélations de la Divinité? Ce sont des éléments historiques qu'il ne néglige pas , il constate leur influence sur les hommes, fait allusion à leur nombre, mais les cite rarement. Quand leur importance l'oblige à le faire, il les discute sans scrupule \ et, tout en reconnaissant^ que Vun d*eux s'est réalisé , il conclut en somme que ce sont des aliments offerts à la crédulité de l'esprit humain, et des illusions de sa faiblesse qui se dispense par là des efforts qu'elle devrait faire*. Voilà ce qu'il ose penser et faire comprendre. Il est vrai qu'au même moment les Athéniens riaient des plaisanteries d'Aristophane sur les oracles de Bacis ; mais leur foi était plus disposée à souffrir

* Liv. n, ch. Liv, xYii.

* Liv. V, ch. XXVI.

* Liv. V, ch. cm.

les bouffonneries d'un comique que la négation sérieuse d'un philosophe. Thucydide constate de même, sans s'y associer, l'impression religieuse que produisent les perturbations apparentes de la nature , comme les tremblements de terre ou les éclipses. Quant à ces phénomènes intimes auxquels Hérodote ne refusait ni son admiration ni sa foi, et aux interprétations des devins, il les dédaigne ou les repousse, à l'exemple de son maître Anaxagore.

Dieu a-t-il donc abandonné le monde? Mon ; car Thucydide honore la piété et soumet les actions humaines à la sanction divine. Mais du moins le monde, privé de Tintervention constante de cet acteur tout-puissant, n'a-t-il pas perdu sa grandeur pour qui le contemple? Il a perdu cette grandeur empruntée qui le trans^ formait en une manifestation aveugle et passive d'une puissance jalouse de s'exercer; il en a gagné une autre plus réelle et appréciable à no* tre raison. Il montre maintenant en lui-même une force qui se déploie librement et qui a conscience de sa dignité : Tintelligence humaine.

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dépositaire de principes supérieurs en vertu desquels elle développe son activité et se juge. L'homme n'est plus opprimé-, il ne s'avance plus au hasard, l'imagination sans cesse troublée par les illusions d'une influence merveilleuse qu'il croit voir partout, qu'il croit sentir toujours près de lui, et toujours inexplicable pour lui avant l'événement. Il porte en son sein un guide sûr qui ne Tégarera pas, à condition qu'il ait la force de le suivre. Les indications de ce guide éclairent même en partie pour lui les routes de l'avenir : quoique les puissances de la nature, dont il n'est pas maître, et, en général, ce qu'on appelle communément la fortune, puissent accumuler contre lui des difficultés imprévues , il lui est possible de reconnaître et de comprendre des lois assez stables pour dominer les événements, et qui en somme le feraient triompher, s'il en conservait la claire perception et s'il y conformait jusqu'au bout sa conduite.

Quoi de plus grand que cette lutte de l'homme contre les obstacles extérieurs et les incerti-

tudes de l'avenir? C'est là ce qui émeut Thucydide -, c'est là ce qui frappe cette imagination rebelle aux impressions merveilleuses et aux superstitions. Il est certains moments dans rhis« toire 011 les nations les plus florissantes se heurtent du choc le plus terrible, déploient, pour se détruire, toutes les ressources de l'activité , toutes les forces de l'intelligence humaine, où les passions surexcitées enfantent les plus nobles actions et surtout les plus déplorables excès. Si alors, à cette agitation de l'humanité, la nature semble joindre sa propre émotion, si elle paraît elle-même livrée au désordre et si elle suscite contre les peuples ses plus funestes calamités , qu'y a-t-il de plus intéressant et de plus beau que l'effort de la volonté de l'homme au milieu de tant d'excitations diverses et de tant de menaces conjurées? C'est le sentiment qu'a éprouvé Thucydide en présence des scènes dont l'ensemble a formé la guerre du Péloponèse, et, avant d'en entreprendre le récit, il s'est arrêté à en admirer la sombre grandeur : a La guerre du Péloponèse, dit-il, a eu une

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durée considérable ^ et , pendant qu'elle s'est faite, la Grèce a souffert des maux dont la réunion ne s'était pas encore présentée dans le même espace de temps. Jamais en effet autant de villes n'y avaient été prises et dévastées, soit par les barbares, soit par les Grecs eux-mêmes en lutte les uns contre les autres (il en est qui virent renouveler leur population par la conquête); jamais il n'y avait eu autant d'exils , jamais autant de sang répandu qu'en fit verser la guerre elle-même ou la discorde. Il arriva aussi que des événements dont on entendait parler autrefois, mais dont peu d'exemples autorisaient la tradition, cessèrent d'être invraisemblables : ainsi, il y eut des tremblements de terre , qui se firent sentir sur une vaste étendue de pays et avec une grande violence; des éclipses de soleil, plus fréquentes qu'à aucune époque dont on ait gardé le souvenir ; de grandes sécheresses dans quelques contrées et, par suite, des disettes \ il y eut enfin un fléau qui surpassa tous les autres , cette maladie pestilentielle qui consuma en partie la Grèce. Toutes ces calami-

tés pesèrent sur les Grecs en même temps que la guerre du Péloponëse. m

A l'exemple de Thucydide, Tacite commencera la terrible histoire des crimes et des malheurs contemporains par en résumer les tristes émotions. Mais, dans l'esprit de Thistorien grec, ce tableau général des souffrances de la Grèce et des calamités qui la surprennent a un complet ment qu'il se réserve d'exprimer plus tard. S*il étale avec une sorte ide complaisance l'appareil extérieur de toutes ces épreuves imposées par le sort, il n'en rehaussera que mieux la dignité des âmes qui ne se laisseront pas abattre par elles. L'action du sort est bornée. La foule fait de la fortune une divinité^ elle adore au hasard la chance elle-même : à Syracuse, elle destitue des généraux parce qu'elle les croit malheureux *, à Athènes, elle choisit malgré lui l'homme chez qui elle croit voir le bonheur fixé : ce même Nicias, qui doit donner, pour les autres et pour lui, le plus triste démenti à cette croyance insensée. Mais les grandes âmes ne sont pas accessibles à cette superstition, et montrent au

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eoptraire que le pouvoir de la fortune est restreint par la fermeté du cœur qui lui résiste ', ou même par la puissance de l'esprit qui ose lui disputer son propre domaine. C'est ce que ne craignit pas de faire Périclès, et, quoique la mort Tait frappé trop tôt, dans la lutte qu'il en* gagea avec la fortune, ce n'est pas lui qui fut vaincu : la peste, qu'il n'avait pu prévoir, ne suffit pas plus à prouver la faiblesse de sa pensée qu'à humilier son caractère. Si sa politique lui avait survécu, il eût légué à sa patrie, avecla guerre, la victoire, dont il avait bien calculé les chances. L'intelligence a donc été chez lui forte et triomphante \ mais elle a été faible chez ses concitoyens.

C'est l'esprit qui domine le monde. Les iné« galités des passions et les accidents divers, les inconséquences et les surprises de la nature hu* maine et du sort, contrarient sans cesse l'action supérieure de la raison. Cependant il s'établit en

* Voyez le Discours de Périclès, Hv. ïï, ch. lxiv, et celui d^Hermocrate, Uv. VI, ch. lxxviii.

soDime une sorte d'équilibre où l'on voit que Tinfiuence décisive appartient à Tintelligence : c'est de sa vigueur ou de ses défaillances que dépend le résultat. L'avantage est donc au plus intelligent. « Le hasard, avait dit Anaxagore, est une cause inintelligible -, le destin , un mot vide de sens. » Et que dit Bossuet lui-même, qui pourtant rapporte à un système religieux toute l'histoire du monde * ? « Encore qu'à ne regarder que les rencontres particulières, la fortune semble seule décider de l'établissement et de la ruine des empires, à tout prendre il en arrive à peu près comme dans le jeu, où le plus habile l'emporte à la longue. » Si Thucydide avait fait voir dans le monde une divinité, il eût choisi la Minerve athénienne, la déesse de Tintelligence, de l'activité et du courage moral. Les sectateurs de Minerve conduisent les affaires humaines : au-dessous d'eux se place la foule qui suit leur impulsion ou les entrave par ineptie. C'est cette aristocratie de l'intelligence

1 Discours sur V Histoire universelle^ 111' partie, ch. ii.

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