LA COMPOSITION. — LE STYLE
L'histoire est à la fois une science et un art. Voltaire, réclamant pour lui le droit d'être l'historien delà France, disait qu'il n'y avait que les gens qui avaient fait des tragédies qui pussent jeter quelque intérêt dans notre histoire... « qu'il fallait dans une histoire, comme dans une pièce de théâtre, exposition, nœud et dénoûment '. » Cette idée, au fond, était moins nouvelle que ne le croyait Voltaire, car elle pouvait s'autoriser de l'origine même de l'histoire. La Grèce n'a produit des compositions historiques qu'après avoir fait des tragédies et des épopées. L'histoire y est née sous les auspices de la poésie ^
' Lettre à M. le marquis d'Argenson, 26 janvier 1740.
peut-être même que, sans ce patronage et cette influence, elle n'aurait pas pu naître, et qu'il n'y aurait eu que des annales et des mémoires, c'està-dire les^ matériaux de l'histoire et non pas l'histoire elle-même. Du reste, la critique des anciens, même dans la bouche de Cicéron, a plutôt exagéré les conséquences pratiques de cette origine, et, pour juger les historiens, s'est placée au point de yue de Tart plutôt que de la vérité. C'est, au contraire, au point de vue de la vérité que Thucydide avait prétendu avant tout se placer : il le dit hautement, et justifie pleine^ ment cette affirmation. Cependant l'art a eu à ses yeux une grande importance* La composition étudiée de ses discours, l'habileté presque dramatique avec laquelle il a disposé les effets de ses narrations, ne peuvent laisser de doute à oet égard* On s'en convaincra encore davantage en examinant la composition générale et le style de son histoire.
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La composition.
Le plan adopté par Thucydide a été souvent attaqué. C'est Denys d'Halicarnas$e, dans ses jugements détaillés sur les historiens grecs et en particulier sur Thucydide S qui a été le premier auteur des principales critiques. Il se plaint de cette sèche et rigoureuse distribution par hivers et par étés qui embrasse à la fois dans chacune de ses petites divisions tous les faits qui se passent sur le vaste théâtre de la guerre : innova* tien malheureuse, dit-il, qui substitue la confu* sion à la clarté, détruit Tintérét et enlève toute grandeur à l'exposition des événements, Hérodote et Hellanicus avaient suivi Tordre des temps ou celui des lieux, sans interrompre ainsi conS'*
* Jugement sur Thucydide ^ ch. ix et suIy. Lettré à Pompée, ch. m.
tamment le développement ni changer la scène de leurs récits : quand on lit Thucydide, Tesprit n'a jamais le loisir de s'abandonner à un même ordre d'impressions ou d'idées, se fatigue à suivre les fils croisés des différentes narrations et à franchir à chaque instant d'un bond les mers et les montagnes, et ne rencontre nulle part cette unité et cette harmonie qui sont les qualités d'une grande et belle composition. « Hérodote, avec des sujets nombreux et divers, a su composer un seul corps harmonieux : Thucydide, traitant un sujet unique, en a brisé l'unité en mille fragments. »
Il y a à distinguer -parmi ces reproches. Il faut d'abord faire la part d'un sophisme qui consiste à vouloir appliquer la même méthode à des sujets différents. Thucydide traite un sujet unique et limité, qui n'embrasse pas plusieurs siècles et ne comprend pas tout l'univers : mais c'est pour cela même qu'il ne peut songer à reproduire la souplesse harmonieuse, mais un peu lâche, de l'ordonnance homérique. L'unité de son sujet serait bientôt détruite, s'il le distribuait en grou-
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pes isolés et en séries successives de narrations. Car, en quoi consiste celte unité, sinon dans le rapport nécessaire d'événements qui se produisent en même temps sur les différents points atteints par la guerre et dans leur concours a un résultat général P Quelles que soient leurs différences, considérés en eux-mêmes, quelle que soit la distance des pays où ils ont lieu, ce sont les éléments d'une même action : elle ne marche que parce qu'ils se confirment ou s'annulent mutuellement ] nous la perdrions de vue et nous en comprendrions moins bien les crises et les progrès, s'il ne nous était possible à tout instant de comparer entre eux les résultats particuliers des différents faits. C'est ainsi qu'au moment où nous le voulons, nous pouvons juger quel est en somme l'état des affaires d'Athènes, ce que lui permet ou lui impose la politique. Au contraire, si Thucydide s'établissait tour à tour dans chaque contrée, comme la guerre occupe à la fois bien des lieux divers, il serait toujours en retard pour l'ensemble des opérations, et l'action principale disparaîtrait. S'il prenait pour base de sa
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chronologie les Olympiades, il se donnerait san^ doute plus de liberté» mais serrerait moins le tissu général de sa narration et en marquerait d'une manière moins précise les progrès simul< tané^; il manquerait donc son premier but.
Quant à Tidée de se conformer dans les divers pays aux habitudes locales pour désigner le temps, c'est par une singulière inadvertance que Denys réclame en sa faveur : c'eût été multiplier è plaisir les confusions et les difficultés. La division [xar étés et par hivers offrait au contraire pour tous les peuples un élément corn-* mun, fourni à la fois par les habitudes des.
Grecs et par les lois de la nature. Contraire* ment à la conclusion du rhéteur qui Ta jugé , Thucydide a donc fait son possible pour établir de Tunité dans un sujet très '- complexe malgré ses limites. Il en a conçu le développement comme une suite de tableaux d'ensemble, où la lumière , en éclairant à la fois toutes les parties de chacun d'eux, réunissait toujours ses rayons sur le même centre , et , malgré la variété des aspects successivement présentés , ne
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cessait pas de désigner principalement à l'aU tentîon le même objet.
Cependant, si l'on se borne à juger l'effet de la méthode de Thucydide, on ne peut disconvenir qu'il y a quelque chose de légitime dans le sentiment exprimé par Denys d'Haliearnasso. Dans le troisième livre , où il choisit les exemples lie ses critiques, il exagère l'absence de lien entre les nombreux récits qui le composent; néanmoins le lecteur aimerait mieux être moins brusquement transporté de Mitylène à Platée et de Platée à Mitylène , et l'on pourrait croire que l'ensemble de la guerre n'eût pas été beaucoup plus diHjcile à comprendre, si , se décidant à embrasser à la fois une période de deux années, l'historien n'avait pas interrompu deux fois les intéressantes narrations qui se rapportent aux sièges de ces villes. Ce scrupule d'exactitude paraît donc quelquefois poussé trop loin. Ou éprouve quelque impatience à se voir ainsi troublé dans ses émotions, et l'on s'irrite un peu contre cette rigueur impassible de Thucydide, qui brise la chaine de son récit, plutôt
que d'élargir le cadre étroit où il s'est volontairement enfermé. Enfin ce système de morcellement est impuissant à produire une aussi grande impression qu'un développement plus large et plus facile.
Toutefois , pour atténuer ce reproche , il faut remarquer que les parties les plus importantes , comme l'affaire de Pylos et surtout comme l'expédition de Sicile , qui tient deux livres entiers, ont peu à souffrir de ces interruptions : elles n'y sont pas multipliées, et, quand elles arrivent , sont assez bien ménagées pour que l'esprit, forcé d'abandonner la narration principale, ne sente aucune violence. En outre, la rapidité de Thucydide , qui caractérise en quelques traits les faits accessoires , lui permet de revenir assez vite aux principaux pour ne pas fatiguer la mémoire de ses lecteurs. Lucien ^ , à la différence complète de Denys , veut que l'historien soit partout à la fois sur les points divers de son sujet, réponde par son activité à l'appel
^ Sur la 9nanière d'écrire l'histoire, ch. l>
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simultané des faits qui le pressent , « s'avance du même pas que le temps. » Celte théorie lui a été inspirée par Thucydide.
En résumé , le plan de Thucydide , soumettant à une méthode de chronologie une et précise les éléments compliqués de la guerre du Péloponèse , en présente à chaque instant une vue générale et complète; par là il ramène à l'unité un sujet multiple et varié. Mais il n'admet pas cette harmonie imitée de l'épopée qu'une composition plus libre et plus vaste avait permise à Hérodote, ni , en général , cette variété de combinaisons et cette ampleur de forme qui sont ordinairement les caractères extérieurs d'un grand effort de l'art.
Il y a cependant une partie de l'ouvrage de Thucydide qui se prêtait à une composition plus artiiicielle. Encore sur le seuil de son sujet, libre des exigences d'une chronologie minutieuse et des règles que son exactitude devait lui imposer plus tard , il voulait y développer ses propres idées ^ il n'était pas mené par li!s faits , mais c'était lui qui les conduisait ru gré
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de sa pensée. Par cofiséquent , il était maître d'adopter la disposition la plus favorable à l'effet de l'ensemble. Cette partie , où Thucydide a eu pour but d'exposer ce qui a précédé et décidé la guerre du Péloponèse , est considérable , car elle occupe tout le premier livre. Elle a été pré^ cisément attaquée par le critique ancien qui vient d'être cité et par un| des juges les plus au^ torisés parmi les modernes ' . On n'a vu dans le premier livre qu'un assemblage de matériaux précieux, il est vrai, mais capricieusement réunis. Cependant une lecture attentive y dé*couvre à la fois un ordre réel qui ti^nt aux idées et une distribution harmonieuse qui satisfait l'imagination.
Les idée3 ont un lien commun \ elles se rapportent toutes au sujet. Qu'est-^ce , en effet , que l'introduction tout entière , sinon l'annonce de la grandeur des événements qui vont être racontés? et que va-t*elle chercher dans l'examen dupasse, sinon la preuve de cette grandeur?
I M, Daiinou,
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Elle tient donc , pftr son principe même , &u reste de 1& composition. Elle y tient encore parce qu'elle commence à faire distinguer certaines vues générales que la suite du Hvre continuera de mettre en évidence et d'ofi dépendra, en grande partie , l'intelligence du récit : l'oppogition du caractère d'Athènes et de celui de Sparte, la différence des éléments dont se compose la puissance de chacune d'elles , la manière dont elles l'ont formée , leurs avantages et leurs cOtés faibles, et par conséquent les chances et les dispositions qu'elles vont apporter à la lutte. Cest nux Athéniens qu'est donnée de beaucoup Itt plus grande place, parce qu'ils prêtent plus à l'étude, parce que l'activité de leur nature leur donne plus d'influence sur les événements, et aussi parce qu'ils sont destinés h former cotnme le centre de l'œuvre entière.
Thucydide est ainsi conduit à distinguer les causes réelles de la guerre : l'accroissement de la puissance athénienne; les craintes et la jalousie des Laéédétnoniens. Cette idée a une gMbde importance ; c'est le premier ressort de
Taction qui va s'engager. Aussi est-elle mise en lumière et placée immédiatement après Tintroduction , au moment où Fauteur entre véritablement en matière.
Les récits historiques qui viennent ensuite comprennent deux ordres de faits : les uns justifient les conclusions de Thucydide; les autres contiennent les causes apparentes de la rupture de la paix et les préliminaires immédiats de la guerre : ce sont les affaires de Corcyre et de Potidée, et les négociations dont Sparte et Athènes sont tour à tour le théâtre. Tous ont donc un rapport plus ou moins direct avec le sujet, dont ils préparent ou commencent déjà le développement.
Enfin les narrations épisodiques qui trouvent place dans l'exposition générale ne sont pas des digressions inutiles. Elles se rattachent au sujet par des liens réels. Comment ne serait-il pas intéressant de savoir en détail la valeur des arguments que les deux peuples ont fait valoir pour s'autoriser à livrer aux chances d'une guerre aussi grave eui^-mêmes et toute la Grèce
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rangée autour d'eux ? Les griefs échangés entre Sparte et Athènes amènent donc naturellement l'esplicalion détaillée des deux sacrilèges conimis pour punir l'entreprise de Cylon et celle de Pausanias. Le souvenir des accusations de Médisme dirigées contre Pausanias amène celui des accusations analogues dont Thémistocle fut victime , et , par suite , le récit de sa fuite et de ses dernières années, ainsi qu'un jugement géuéral sur la nature de son esprit. Ce dernier épisode peut paraître déplacé, ou, du moins, uni aux autres par un lien un peu factice. Mais est-ce seulement par occasion que Thucydide introduit ici Thémistocle P Cède-t-il seulement au plaisir de rappeler des aventures curieuses et de parler d'un homme d'espritP Qui ne voit que sa pensée va plus loin? 11 vient de passer en revue tes faits les plus considérables qui aient agité le monde hellénique, et l'on sait dans quelle intention : de même il s'arrête volontiers sur les deux personnages qui , chez les deux nations rivales , ont joué le plus grand rôle et qui occupent le plus de place dans le souvenir
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et dans rimagination des Grecs. Quel est son but ? De même aussi une comparaison , qu'il ne fait pas explicitement, il est vrai, mais qu'il provoque et qu'il a présente à Tesprit : par le choix des idées qu'il exprime et par la disposition de ses matières , il rapproche Pausanias et Thémistode de Périclès , du grand homme qu'aussitôt après il va nous montrer ouvrant aux Athéniens avec le calme d'une intelligence supérieure la carrière hasardeuse de la guerre. C'est avec Thémistode que la comparaison est le plus directe. Déjà auparavant , une place importante lui avait été réservée , comme au principal auteur de l'accroissement de la puissance athénienne : maintenant nous avons de lui un portrait , où nous apprécions les ressources de ce génie naturel et sans culture qui , en fondant sur le développement de la marine la grandeur d* Athènes , semble avoir tracé la voie au génie, si cultivé au contraire , de Périclès , et a exercé avant lui la plus considérable influence &ur les destinées de sa patrie.
Ainsi Thucydide n'a pas accumulé au hasard
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les matériaux de cette première partie dont une division judicieuse des éditeurs alexandrins a fait le premier livre de son histoire ; ce n'est pas sa fantaisie qui en a déterminé le choix , et leur réunion , formée par un enchaînement lo> gique t réalise déjà la condition première d'une bonne composition. Comment les a-t-il disposés P D'après ce procédé fréquent de l'art grec qui, à une exposition de faits régulièrement pences suivant l'ordre des dates et du rnisonnement , préfère Une méthode moins sévère et plus naturelle. Arrivé à un certain point d'une narration ou de l'explication d'une idée, l'écrivain retourne en arrière pour exposer ce qu'il devient nécessaire de savoir : chaque fait, chaque idée antérieure ne trouve ainsi son expression qu'au moment où le demande l'intelligence du développement actuel. C'est ce qu'avaient fait d'eux-mêmes les premiers conteurs , uniquement guidés par les besoins successifs de leurs récits improvisés. C'est ce que fit Homère ; c'est ce que fit d'une manière plus inégale la muse savamment capricieuse de Pindare*, c'est ce que
fit nécessairement la tragédie obligée de concentrer dans un petit nombre de tableaux les effets d'événements qui ont précédé le commencement de Faction -, c'est ce que fit à leur exemple Hérodote, plus grand artiste que les logographes ^es devanciers , parce que plus qu'eux il s'inspira à la fois de la nature et de la poésie. Il est curieux de voir Thucydide , dans le premier livre , se rapprocher de ce rival dont la libre et large composition lui était dédaigneusement opposée par Denys. Lui aussi, il sait prendre une allure souple et aisée. Cependant il se distingue par un art plus maître de soi-même et plus savant. Ces détours auxquels il semble s'abandonner, il en surveille et en modère l'apparente irrégularité : ainsi le voulaient la nature de son esprit et les limites d'une exposition préliminaire. Â la distribution des narrations et des scènes oratoires préside sans roideur une symétrie qui varie heureusement les impressions -, et en môme temps les développements s'étendent ou se restreignent , suivant qu'ils se rapportent plus ou moins directement à l'objet principal du