‹ Essai sur ThucydideChapitre 7 sur 12 · L ART DANS THUCYDIDE · texte numérisé non relu

L ART DANS THUCYDIDE

travail de Thistorien. Les plus considérables marquent le début de Faction; ils présentent déjà l'application du système oratoire de Thucydide; et ainsi s'établit naturellement la transition de la forme libre de l'introduction à la forme plus sévère de l'ouvrage lui-même, où ce système doit dominer * .

Thucydide n'était, donc pas étranger à ces ingénieuses combinaisons que les chefs-d'œuvre de l'art grec dissimulent sous un air d'aisance et de simplicité. Mais il n'en a usé que là où il s'est senti indépendant, c'est-à-dire avant de pénétrer dans le corps de son sujet. Une fois qu'il y a été engagé, l'exactitude chronologique a été sa première loi.

Mais, à défaut de cette harmonie extérieure,

* M. Hamel, professeur de littérature grecque à la Faculté des lettres de Toulouse, a très-clairement développé la même opinion sur la composition du livre I^^ de Thucydide^ dans une analyse critique qu'a insérée la Revue de V Académie de Toulouse, février 18S6. Il renvoie lui-même à un article de M. Lerminier sur Thucydide (Revue des Deux Mondes, i*^' mars 183i). On y lit, en effet, une page remarquable sur la même question.

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qu^il a crue en général incompatible avec la gravité de son œuvre, il s'est attaché à y établir une harmonie, pour ainsi dire, intime. Déjà sensible dans le premier livre, cette harmonie austère et profonde devait animer et soutenir tout le reste de la composition. Elle nait de la proportion des développements par rapport à la matière de l'histoire. C'est une vérité qu'il a été nécessaire de présenter tout d'abord^ parce qu'elle était nécessaire à Fintelligence des discours. Les scènes oratoires et les descriptions ne sont pas des ornements arbitrairement appliqués sur le fond du récit, pour faire briller le talent de l'historien : ce sont des moyens d'insister sur les faits et sur les hommes les plus importants, et, par conséquent, des instruments de vérité. En outre, cette importance des hommes et des faits n'est appréciée que relativement au sujet. On s'étonne quelquefois de ne rien trouver chez Thucydide sur des personnages contemporains qui étaient alors à la tête de la civilisation, par exemple sur Socrate, sur Phidias, sur Aspasie : c'est une plainte de notre

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curiosité plutôt qu'une critiqué adressée au tiom de Tart. Ces omissions ont été volontaires et commandées par la régularité même de la composition.

Denys conteste encore ce mérite de proportion. Pour choisir parmi ses critiques celle qui supporte le mieux l'examen ^ il fait ressortir l'inconvenance de la fameuse oraison funèbre que Périclès prononce au deuxième livre. Il dompte le nombre des morts, l'évalue à une quinzaine, rappelle qu'ils avaient péri dans uh petit engagement de cavalerie d'où il n'était résulté pour Athènes ni gloire ni dommage sensible, et se demande à quoi bon cette description solennelle de leurs funérailles et cet étalage pompeux d'éloquence : n'eût-il pas mieux valu réserver cet honneur pour les vainqueurs de Pylos, qui devaient rendre un instant leur patrie maîtresse de la guerre^ ou pour les cinq mille victimes du désastre de Sicile ? Mais ces événements étaient postérieurs à la mort de Périclès, et Thucydide tenait beaucoup à mettre sa brillante composition sous ce nom illustre. : voilà la seule

explication que Denys trouve à une pareille faute.

Le principal défaut de cette objection, c'est de ne tenir aucun compte de la vérité historique sur laquelle est fondé Fart de Thucydide. Si Périclès a réellement prononcé un éloge funèbre, et si cet éloge, en soi, a produit une plus grande impression qu'aucun de ceux auxquels a pu donner lieu la suite de la guerre, Thistorien est justifié. Or, en l'absence de toute preuve, on ne peut douter du premier de ces deux faits, sans mettre en question, sur tout le reste, la sincérité de Thucydide. Quant au second, il s'appuie au moins sur de grandes probabilités. Qui ne voit, en effet, qu'il ne s'agit pas ici de quelques hommes frappés par le sort des combats, mais d'une grande situation ? La guerre vient de commencer, le premier pas vient d'être fait dans une vaste et périlleuse entreprise : tous les citoyens se recueillent dans une attente pleine d'émotion, et sentent le besoin de confirmer en eux-mêmes par cette consécration solennelle et publique les sentiments d'où dépendent la gloire

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et le salut de la patrie. Lors donc que la voix respectée de celui en qui ils ont mis leur confiance vient remuer leur âme par les paroles les plus nobles et les exhortations les plus pénétrantes, elle a une singulière puissance. Plus tard, quand les événements auront marché, les faits parleront eux-mêmes et le discours n'en sera qu^un complément banal : maintenant que les faits se taisent encore, les esprits sont tout entiers aux paroles qui dissipent leurs craintes et leur communiquent Tardeur et l'espérance.

Il n'y a donc pas lieu de blâmer Thucydide de s'être arrêté sur ce moment pathétique de son histoire. Il y a vu de plus, il est vrai, une occasion de produire Périclès; mais, s'il en a profité, ce n'est pas par un calcul de rhéteur comme le prétendDenys, c'est pour faire connaître l'homme qui dirigeait alors la politique et qui était le plus digne de représenter dans cette occasion les grands côtés du caractère athénien. Et d'ailleurs, quelle place convenait mieux à l'éloge d'Athènes, matière obligée de ces sortes de discours , que le commencement de l'ouvrage ?

N'était-ce pas alors, plutôt qu'au milieu de l'action, qu'il était à propos de s'arrêter à la dé-* peindre, et de déterminer ses traits et sa physionomie ? Ainsi à une raison d'exactitude historique sont venues se joindre des raisons de convenance générale.

Thucydide ne pouvait insérer dans sa composition plusieurs oraisons funèbres. On peut dire là même chose de certains sujets d'une forme moins déterminée, mais qu'il ne pouvait traiter plusieurs fois sans s'exposer à des répétitions. Ainsi, après avoir caractérisé les dissensions de Corcyre, il lui était difficile de caractériser d'une manière tout à fait nouvelle les dissensions d'Àrgos, surtout dans un système qui procédait par traits généraux plutôt que par détails. Le premier tableau l'a dispensé de faire le second. Telle est sa méthode dans les diffé** rents ordres de sujets qu'embrasse son histoire t il choisit les exemples qui viennent les premiers par ordre de dates, ou les plus frappants, et en fait des types. Il évite ainsi des redites, se ménage la faculté de précipiter sa marche, et, s'il

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sacrifie des vérités de détail, marque en traits plus profonds et plus nets les vérités générales que contient chaque situation.

La place des harangues est déterminée d'après des considérations analogues. Àlcibiade donne deux fois aux Lacédémoniens le conseil si funeste pour Athènes de fortifier Décélie. Le premier de ces discours seul est développé; Thucydide ne fait que mentionner le second. En parlant particulièrement des harangues, il a déjà iallu remarquer cette méthode de simplification. Elle est du reste inhérente -à Thistoire, qui n'existe qu'à la condition de faire un choix parmi ses matériaux et de sous-entendre beaucoup^ mais l'histoire sous-entend d'autant plus et s'astreint d'autant moins à l'exactitude positive, qu'elle est plus rapide et qu elle tient plus à mettre en lumière les vérités générales. C'est pour cela que , chez Thucydide , elle simplifie avec une hardiesse dont on ne trouverait peutêtre un second exemple dans aucune littérature.

Ainsi s'expliquent la plupart des inégalités

apparentes de la composition de Thucydide. Il a résolument choisi ses exemples et ses types ; il n'a pas traité isolément les difiPérentes parties de son œuvre, mais il a voulu les distribuer sur des plans divers suivant leur rapport avec l'action principale. S'il avait pu mettre la dernière main à son ouvrage, nul doute qu'il y eût établi une proportion encore plus rigoureuse -, mais il ne faut pas s'exagérer le nombre des changements qu'il eût faits aux sept premiers livres. On peut les considérer comme achevés. Il est à croire, par exemple, qu'il n'eût pas diminué au profit des autres livres le nombre des discours que nous lisons dans le premier et dans le sixième. Pourquoi ? parce que ces livres sont des expositions, l'un, du sujet principal, la lutte de Sparte et d'Athènes ; l'autre, de ce second sujet, l'expédition de Sicile, qui, en venant s'introduire dans le premier, en a si fortement modifié le développement. Ce sont les moments où les résolutions se pèsent, où les éléments de la situation et les chances se discutent, où l'opinion, avant que l'attention publique soit toute

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