‹ Essai sur Tite Live (volume 2)Chapitre 101 sur 112 · Tite Live, V · texte numérisé non relu

Tite Live, V

— J’ai honte pourtant d’insister sur ces critiques minutieuses, rarement méritées, couvertes par tant de beautés. Nous pouvons maintenant le louer comme nous le voulons, et comme il en est digne ; la matière ne nous manque pas.

II. C’est qu’en eflet personne, non pas môme Cicéron , n’a mieux possédé les deux grands talents oratoires, je veux dire l’art de développer une idée et le don de manier les passions Car d’abord, puisque l’éloquence a pour but la persuasion, le meilleur orateur est celui qui, dans un sujet, sait trouver le plus de moyens de persuasion; .ces moyens sont les preuves; or, développer une idée, c’est la prouver par des idées secondaires, celles-ci par d’autres, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le raisonnement soit partout invincible, jusqu’à ce que les objections soient prévenues , les arguments épuisés , la clarté entière, et la croyance surabondante; c’est pour la raison un plaisir pur et extrême que d’embrasser cette multitude d’idées, de passer si aisément de l’une à l’autre, de sentir leur enchaînement, d’éprouver qu’elles sont toutes solides par elles-mêmes et affermies les unes pa les autres, d’appuyer sur elles sans qu’elles enfoncent ni fléchissent, de comprendre que toutes ensemble elles forment un édifice destiné à

LES DISCOURS DANS TITE LIVE. 297 porter une seule proposition. Cet art est le môme clans Cicéron que dans Tite Live. Mais Tite Live, ohli^fé par son œuvre de resserrer ses raisons, ne tombe jamais en des développements excessifs. En lisant Cicéron, on saute parfois une phrase et même une page*. En lisant Tacite, on revient souvent deux ou trois fois sur la môme ligne. Pour Tite Live, on lit tout et on ne lit qu’une fois chaque chose, tant il a de mesure, évitant à la fois l’abondance trop grande qui rassasie et la concision extrême qui fatigue. L’esprit du lecteur va toujours du même pas que le sien. Mais il vaut mieux traduire que d’écrire; un exemple prouve plus qu’un commentaire ; et je ne dirai rien sur la suite et l’abondance des idées qui ne soit d’avance et sensiblement dans cette harangue : les tribuns déclamaient contre le sénat qui venait d’établir la solde militaire, et, pour la première fois, retenait les soldats l’hiver autour des murs de Véies*. Appius Claudius, qui avait une éloquence naturelle et qui, d’ailleurs, était exercé -à la parole, fit ce discours :

« Si jamais on a douté, Romains, que les tribuns du peuple aient excité des séditions dans leur intérêt plutôt que dans le vôtre, je suis sûr que cette année le doute a cessé. Je me réjouis

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