Tite Live, Vil, 30. — 2. Ib., IV
Ce sont les inflexions les plus diverses du ton le
plus naturel; nulle part, comme dans Salluste, * on n’est fatigué par la monotonie d’un môme style. Ses orateurs ne travaillent pas à être toujours brillants, concis, profonds; les uns le sont, les autres point. La libre variété des sentiments et des facultés humaines se déploie en eux sans contrainte, et l’auteur ne vient pas la resserrer sous la discipline étroite d’un genre unique. Nul talent dominant, nul goût particulier n’asservit et ne fausse son éloquence. Au contraire, esprit, imagination, science, dialectique, tout est soumis chez lui à l’esprit oratoire. Il prend les tons les plus opposés et reste toujours parfait. Voyez dans le discours du consul Valérius*, la véhémence, l’indignation, l’étonnement, l’enthousiasme religieux, toutes les passions les plus extrêmes ; « Qu’est-ce que cela, tribuns? Sous la conduite et les auspices d’Appius Herdonius, voulez-vous renverser la république? At-il été assez heureux pour vous corrompre, celui qui n’a pu soulever vos esclaves! Quand l’ennemi est sur nos têtes, vous ordonnez qu’on quitte les armes et qu’on vote des lois? Si vous • n’avez souci, Romains, ni de la ville, ni de vousmêmes, respectez du moins vos dieux, captifs de
l. Tite Live, III, 17.
l’ennemi. Jupiter très-bon, très-grand, Jiinon reine. Minerve, les autres dieux et déesses sont assiégés; un camp d’esclaves occupe vos pénates publics. Trouvez-vous que ce soit là l’aspect d’une cité saine? Cette foule d’ennemis est nonseulement dans vos murs, mais dans la citadelle, au-dessus du Forum et de la curie, et cependant au Fqrum, on tient les comices; le sénat est dans la curie; comme au sein de la paix, le sénateur donne son avis, les autres Romains vont au vote. Tout ce qu’il y a de peuple et de patriciens, consuls, tribuns, dieux et hommes, ne devrions -nous pas, armés," aller à l’aide, courir au Capitole, délivrer, pacifier cette auguste maison de Jupiter très-bon, très-grand? Romulus, notre père, qui jadis as reconquis la citadelle dont ces mêmes Sabins s’étaient emparés à prix d’or, donne ton esprit à ta race; ordonne-leur de prendre le chemin que toi, que ton armée vous avez pris! Le premier me voici, moi consul; autant qu’un mortel peut suivre un dieu, je vais te suivre, marcher sur tes traces... » Il finit en disant : « qu’il prenait les armes, qu’il appelait tous les Romains aux armes. Si quelqu’un s’y oppose, sans plus songer à l’autorité consulaire, à la puissance tribunitienne, aux loi.s sacrées, quel que soit cet homme, en quelque lieu qu’il soit, dans le Forum, dans le Capitole,
il le traitera en ennemi. Que les tribuns qui défendent qu’on s’arme contre Appius Herdonius ordonnent qu’on s’arme contre le consul Valérius. 11 osera contre les tribuns ce que le chef de sa famille a osé contre les rois. » Cette violence impétueuse s’adoucit quand il le faut, par exemple, lorsque Caton ayant parlé contre la loi Oppia, le tribun Valérius prend en main la cause des femmes. C’est plaisir de voir avec quelle mesure et quelle convenance il présente leurs raisons, avec quelle délicatesse et quelle dextérité il passe de preuve en preuve, combien il montre de respect pour l’austérité du consul, avec quelle déférence il réfute sa diatribe, comment néanmoins avec un demi-sourire il indique les excès de sa vertu, d’autant plus modéré que les femmes sont accusées d’indiscipline et que le ton de leur avocat doit prouver leur douceur. Les arguments arrivent en foule contre la loi, précis, concluants, mais sans bruit ni fracas, l’ébranlant paisiblement et la jetant à terre sans que les juges puissent se plaindre de violence, ni trouver le moindre prétexte pour s’irriter et résister. Peu à peu l’âpre conviction enfoncée dans l’esprit par la réprimande de Caton s’amollit; on la sent qui se fond ; on essaye en vain de la retenir, on ne la trouve plus; je ne sais quelle puissance s’est insinuée dans l’âme; une nou-
vcllc croyance est entrée, sans qu’on y ait songé. La voilà maîtresse; on ne peut plus, on ne veut plus la chasser; et nous savons presque gré à l’aimable orateur, qui, par une conquête si insensible, a tourné notre avis et subjugué notre assentiment.
Je trouve un discours où l’art de prouver et le talent d’émouvoir sont tellement unis et éclatants qu’on y voit tout le génie de Tite Live en raccourci. Capoue est sur le point d’être prise. Plusieurs sénateurs proposent d’envoyer des députés aux Romains et de leur demander grâce. Vibius Virius s’y oppose. Écoutons un homme décidé à mourir, non par un élan de colère, mais par une longue et complète méditation, d’autant plus désespéré qu’il est plus clairvoyant, dont la raison nourrit 1a passion, qui par un raisonnement infranchissable ferme aux timides les issues de la lâcheté et de l’espérance, et qui avec une résolution sombre les conduit au bûcher qu’il s’est dressé. On verra en même temps comment l’art de l’écrivain aide l’éloquence du personnage, comment la première phrase contient d’avance la masse de toutes les preuves, comment un simple récit est une suite irrésistible d’arguments mena- (;ants, comment le commentaire des faits devient à chaque instant plus désespéré et plus amer.
jusqu’à ce qu’enfin éclate la nécessité de mourir * ;
« Il dit que ceux qui parlent d’ambassade, de paix, de soumission, ont oublié ce qu’ils eussent fait s’ils avaient eu les Romains en leur pouvoir, et ce qu’ils doivent eux-mêmes souffrir. Quoi ! pensez-vous que, si nous nous rendons, nous serons traités comme autrefois, lorsque, pour obtenir du secours contre les Samnites, nous avons livré aux Romains nos personnes et nos biens ? Avez-vous oublié dans quels temps, dans quelle fortune, nous avons abandonné le peuple romain? comment, dans notre défection, au lieu de renvoyer leur garnison, nous l’avons fait périr dans les tourments et dans les outrages?
combien de fois, avec quel acharnement nous nous sommes jetés sur leurs troupes qui nous assiégeaient ? combien de fois nous avons attaqué leur camp, appelé Annibal pour les accabler, et tout récemment envoyé Annibal d’ici pour assiéger Rome ? — Regardez maintenant tout ce qu’ils ont fait par haine contre nous, et par là vous jugerez ce que vous devez attendre. Lorsqu’il y avait dans l’Italie un ennemi étranger, et que cet ennemi était Annibal, lorsque la guerre mettait tout en feu, oubliant tout, oubliant An-
l. Tite Live, XXVI, 13.
LES DISCOURS DANS TITE LIVE. 315 nibal lui-même, ils ont envoyé les deux consuls et les deux armées consulaires pour assiéger Capoue. Depuis deux ans, ils nous tiennent renfermés et resserrés et nous minent par la faim, souffrant avec nous les derniers périls et les plus rudes travaux, souvent massacrés autour de leurs fossés et de leurs retranchements, à la fin presque dépouillés de leur camp. Mais je passe cela- C’est une chose ancienne et ordinaire que de souffrir des périls et des travaux dans le siège d’une ville d’ennemis. Voici une marque de haine et de ressentiment implacable. Annibal, avec de grandes troupes de cavalerie et d’infanterie, a assiégé leur camp et l’a pris en partie. Un tel péril ne leur a point fait quitter le siège. Ayant passé le Vulturne, il a incendié le territoire de Calés. Ce grand désastre de leurs alliés ne les a pas rappelés d’ici. Il a fait marcher ses étendards contre Rome elle-même. Ils ont méprisé cette tempête qui fondait sur eux. Ayant traversé l’Anio, il a placé son camp à trois milles de la ville; enfin il s’est approché des murs mêmes et des portes ; il leur a fait voir qu’il leur enlèverait Rome, s’ils ne lâchaient pas Capoue. Ils ne l’ont point lâchée. Les bêtes féroces, emportées par une rage et un élan aveugles, sitôt qu’on va vers leurs tannières et leurs petits, se détournent pour les défendre. Rien n’a pu détourner les Ro-
mains de Capoue, ni Rome assiég^ée, ni leurs femmes et leurs enfants dont ils entendaient presque d’ici les plaintes, ni leurs autels, ni leurs foyers, ni les temples des dieux, ni les tombeaux de leurs ancêtres profanés et violés. Tant ils sont avides de notre supplice, tant ils ont soif de boire notre sang. Il n’ont pas tort peut-être; nous aurions fait la même chose, si la fortune eût été pour nous. C’est pourquoi, puisque les dieux immortels en ont ordonné autrement, et que je ne dois pas même refuser la mort, je puis du moins, tant que je suis libre et maître de moi-même, éviter les tourments et les outrages sur lesquels compte l’ennemi , par une mort non-seulement honorable, mais douce. Je ne verrai pas Appius Claudius et Q. Fulvius assis dans leur victoire insolente ; je n’irai point les mains liées, traîné dans la ville de Rome, servir d’ornement au triomphe, puis dans un cachot, ou attaché à un poteau, le dos déchiré de verges, tendre mon cou à la hache romaine ; je ne verrai pas détruire et incendier ma patrie, les femmes, les jeunes filles, les fils d’hommes libres, traînés au viol. Ils ont ruiné jusqu’aux fondements Albe d’où ils étaient issus, afin qu’il ne restât aucun souvenir de leur souche, de leurs origines; ce n’est pas pour croire qu’ils épargneront Capoue, qu’ils haïssent plus que Carthage. C’est pourquoi
coux (l’entre vous qui veulent céder au destin avant de voir tant de misères trouveront aujourd’hui, chez moi, un festin disposé et préparé. Quand ils seront rassasiés de vin et de nourriture, la coupe qu’on m’aura donnée sera portée à la ronde. Ce breuvage délivrera notre corps des tourments, notre dme des outrages, nos yeux et nos oreilles de la nécessité de voir et d’entendre toutes les misères et toutes les indignités qui attendent le vaincu. Il y aura des gens tout prêts qui jetteront nos corps inanimés sur un grand bûcher allumé dans la cour de la maison. Cette voie est la seule honnête et libre que nous ayons pour mourir. Nos ennemis eux-mêmes admireront notre courage, et Annibal saura qu’il a abandonné et trahi des hommes de cœur. »
Par ces discours et ces narrations, nous connaissons maintenant l’imagination, la raison et la passion de l’orateur et de Tite Live. Cette imagination n’a pas pour objet les formes corporelles, mais les mouvements de l’âme, et représente moins bien les faits sensibles que les combats de sentiments. Cette raison est féconde en idées, mesurée dans sa démarche, régulière dans ses œuvres ; elle est plus propre à prouver et â développer qu’à raconter ou à peindre. Cette passion est variée, véhémente, soutenue par le raisonnement et ordonnée dans toutes ses par-
lies; elle convient mieux dans les longs discours que dans les courtes paroles, aux plaidoyers qu’aux cris du cœur, dans le cabinet que sur la place publique. Décrire ces qualités oratoires, c’est dire les défauts et les mérites qu’elles donnent; c’est peindre et juger Tite Live que définir l’orateur.
LE STYLE DE TITE LIVE
Les coups d’éloquence. — -Emploi des termes simples et de la langue générale. — La période. — Le style de Tite Live comparé à ceux de Salluste et de Tacite.
Choisir les mots, construire les phrases, semble un mince talent, plus digne d’un grammairien que d’un écrivain. Cependant, sans ce don, les autres sont comme s’ils n’étaient pas. Formez des caractères avec la conception la plus précise et 1a plus forte; suivez de l’esprit toutes les actions de votre personnage, ses paroles, les infle.xions de sa voix : votre œuvre est encore enfermée dans l’enceinte de vous-niéme. Ce sont les mots et les phrases qui en feront sortir les personnages ainsi créés, pour les montrer au public et au jour. 11^ sont comme le corps qui reçoit l’âme, la rend palpable, la manifeste par une forme et des couleurs. Inexactes, elles déforment et estropient le personnage conçu, comme un corps mal fait rend faible et malade l’âme qui l’habite. La vie, si délicate, si fragile, se flétrit sous cette enveloppe grossière; les j)lus
chapitrp: IV.
heureuses pensées, dignes du meilleur style, périssent misérablement sous le mauvais langage qui leur est uni:
Mortua quinetiam jungebat corpora vivis,
Tormenti genus! et longa sic morte necabat.
Il n’est donc pas inutile d’observer dans Tite ' Live la construction des phrases et le choix des mots.
11 y a des expressions frappantes, vrais coups de génie, qui ramassent une multitude de pensées sous une clarté subite et éblouissante. La passion excessive qui alors transporte l’âme supprime les transitions, franchit d’un bond une longue suite d’idées, ouvre des perspectives saisissantes, et traîne après elle l’auditeur étonné de cette course impétueuse et de ces spectacles nattendus. Ainsi Annibal, au passage des Alpes, crie à ses soldats : « Vous escaladez les murailles de Rome. » Ainsi les consuls, condamnés chaque année par le peuple, disent aux jeunes patriciens : « Que les faisceaux consulaires, la robe prétexte, ta chaise curule, ne .sont qu’une pompe funèbre. Ces illustres insignes, ainsi que des voiles de victimes, les destinent à la mort *. » Hannon s’écrie, lorsqu’ Annibal assiège Sagonte : « Les ruines de Sagonte tomberont sur nos têtes.