‹ Essai sur Tite Live (volume 2)Chapitre 17 sur 112 · L'HISTOIRE CONSIDEREE COHME UNE SCIENCE · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE CONSIDEREE COHME UNE SCIENCE

LA CRITIQUE

Le critique choisit. — Il amasse. — Il doute. — II prouve.

Il prouve ses preuves.

Une science contient des faits particuliers qu’elle constate, et des faits généraux qu’elle enchaîne ; l’histoire épure et rassemble, par la critique, les vérités de détail ; par l’esprit philosophique, elle forme et ordonne les vérités d’ensemble. Il faut voir ce double travail dans Tite Live et dans les modernes qui ont corrigé ou complété son œuvre, mesurer ses mérites par ce qu’il a fait, et ses défauts par ce qu’il a laissé à faire, et retrouver dans ses défauts et ses mérites les beautés et les imperfections que nous avons pressenties dans l’étude de sa vie, de sa patrie et de son temps.

Qu’est'-ce que la critique? Comparons Tite Live

au modèle idéal. En sachant ce qu’il devait être, on estimera ce qu’il est.

La critique recueille tout le vrai, rien que le vrai. Cela est bientôt dit; mais quelles conséquences! Considérez l’historien qui traite l’histoire comme elle le mérite, c’est-à-dire en science. Il ne songe ni à louer ni à blâmer; il ne veut ni exhorter ses auditeurs à la vertu, ni les instruire dans la politique. Ce n’est pas son affaire d’exciter la haine ou l’amour, d’améliorer les cœurs ou les esprits ; que les faits soient beaux ou laids, peu lui importe ; il n’a pas charge d’âmes ; il n’a pour devoir et pour désir que ;de supprimer la distance des temps, de mettre le lecteur face à face avec les objets, de le rendre concitoyen des personnages qu’il décrit, et contemporain des événements qu’il raconte. Que les moralistes viennent maintenant, et dissertent sur le tableau exposé ; sa tâche est finie ; il leur laisse la place et s’en va. Parce qu’il n’aime que le vrai absolu, il s’irrite contre les demi-vérités qui sont des demi-faussetés, contre les auteurs qui n’altèrent ni une date ni une généalogie, mais dénaturent les sentiments et les mœurs, qui gardent le dessin des événements et eh changent la. couleur, qui copient les faits et défigurent l’âme : il veut sentir en barbare, parmi les barbares, et parmi les anciens, en ancien. Le voilà donc qui sort de son

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siècle et de sa nation pour ressusciter en soi-même les passions originales, les croyances étranges, le caractère oublié des autres peuples et des autres âges. Sur toute la route du temps, il en suit les changements insensibles, et il se trouve à la fin qu’il a rassemblé et développé, dans l’enceinte étroite de son esprit, les sentiments et toute la vie d’une nation. Il est moins choqué d’une bataille supposée que d’un de ces détails faussés. 11 les poursuit et les recueille comme la fleur la plus vivante et la plus précieuse du vrai. Mais il veut encore toutes les autres. Ne croyez pas le contenter en lui énumérant les faits qui semblent seuls intéresser les hommes, les changements de gouvernement, les intrigues des partis, les guerres des États, les renversements d’empires. Il vous interrogera encore sur la distribution de la richesse, sur les occupations dés cftoyens, sur la constitution des familles, sur les religions, les arts, les philosophies. A ses yeux, toutes les parties des institutions et des pensées humaines sont attachées les unes aux autres ; on n’en comprend aucune si on ne les connaît toutes; c’est un édifice qu’une seule pièce ôtée fait chanceler tout entier. Il va donc par instinct et passion d’un fait à un autre, amassant sans cesse, inquiet et mécontent, tant qu’il n’a pas tout rassemblé, obsédé par le besoin des idées claires et complètes.

apercevant toujours des vides dans l’image inté rieure qu’il contemple, infatigable jusqu’à ce qu’il les ait comblés.

Comment les combler, sinon par des faits prouvés? Aussi est-ce un échafaudage infini qu’il faut à l’édifice. L’amour de la vérité enfante l’amour de la preuve, et voilà le critique qui la poursuit, non avec le zèle paisible d’un juge impartial, mais avec la sagacité et l’opiniâtreté d’un chercheur passionné. Il court aux sources les plus lointaines, parce qu’elles sont les plus pures; plus le texte est barbare, plus il est précieux ; il donnerait la plus belle pièce d’éloquence pour un vieux livre d’un style informe, grossier comme son auteur, dont les épines blesseraient les mains d’un lettré délicat; c’est un trésor que Caton le campagnard, et son manuel, âpre fagot de formules rustiques. Il va dans les archives déterrer les lois, les discours, les traités; se frayant un chemin dans l’illisible grimoire d’une écriture oubliée, à travers les phrases brutes et les mots inconnus; car alors ce sont les faits euxmêmes qu’il touche, entiers et intacts, sans témoins entre eux et lui ; c’est la propre voix de l’antiquité qu’il écoute, sans interprète qui en change l’accent : c’est le passé qui, sans être altéré par d’autres mains, est venu d’abord dans les siennes. — Il éclaire ces textes si frappants

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par des monuments plus expressifs encore; il sait que la nature subsiste pendant que les âmes changent, qu’à travers les révolutions civiles elle maintient les propriétés des climats et la figure du sol, et qu’en entourant l’homme d’objets invariables, elle nourrit en lui des pensées fixes. Il va prendre ces sentiments dans le pays qui les engendre, et, parce qu’il les éprouve, il les comprend. Mais s’il traverse tous les documents pour aller d’abord aux sources incorruptibles, il ne laisse échapper aucun témoin récent, ancien, entier, mutilé, formules, monnaies, rituels, traditions; le texte le plus ingrat dévoile souvent un trait d’un caractère, ou les débris d’une institution. Ce n’est qu’en voyant tout qu’on peut saisir la vérité originale et tout prouver.

Mais les preuves elles-mêmes seront vérifiées. Le critique sait que les hommes ont la faculté de mentir et qu’ils en usent, qu’on ment non-seulement en le sachant et à dessein, mais par une partialité involontaire et sans claire conscience du mensonge; que d’ailleurs un auteur, sans vouloir tromper, altère les faits, soit parce qu’il les a mal vus, soit parce qu’il ne les a pas compris ; que rien n’est plus rare qu’un esprit assez droit ' pour tout dire, assez flexible pour tout entendre, et qu’à travers tant de mains infidèles ou grossières, la vérité, chaque jour déformée, nous ar-

rive semblable à rerreur. C'est pourquoi il veut que chaque auteur vienne devant lui justifier son témoignage, lui dise dans quel temps, dans quel pays il a vécu, comment il a recueilli les faits, s'il a contrôlé les documents. Il exige qu'il se mette d'accord avec lui-méme et avec les autres; puis il le suit, la chronologie et la géographie à la main ; il le corrige à chaque instant d'après les lois de la nature humaine et de l'histoire avérée; il mesure sa sagacité et sa bonne foi; il tient compte de la forme que les faits ont prise dans cette glace imparfaite; il Ips redresse tout cour-

bés qu'ils sont, et ranime* par la force de ses conjectures jusqu'aux plus efiacés et aux plus* dénaturés, devinant à travers lui ce qu'il n'a pu ni voulu dire, et en dépit de lui-même le rendant fidèle et complet. C'est al^è$i qu’il avance sur ces ^ routes glissantes avec les précautions minutieuses,- le tact exquis, la sensibilité scrupuleuse, la résolution ardente d'un Jipmine qui ne laissera rien ni à l'erreur ni à l’incertitude de tout ce que l’instinct du vrai, la patience et la passion pourront leur arracher.

Ce portrait convient-il à Tite Live? Dans quel but, selon quelles règles, avec quel soin, a-t-il usé de la critique! Il répondra lui-même et nous n’avons qu’à recueillir ses aveux.

§ 1, Sa préface.

« Mon livre vaudra-t-il le travail qu’il m’en coûtera pour écrire, depuis l’origine de la ville, les actions du peuple romain? Je ne sais, et, sî je le savais, je n’oserais le dire, quand je vois que le sujet est à la fois ancien et rebattu depuis que chaque jour de nouveaux écrivains croient apporter des faits plus certains ou surpasser l’habile antiquité dans l’art d’écrire. Quoi qu’il en soit, j’aurai toujours la joie d’avoir aidé selon mes forces à l’histoire du premier peuple de la terre, et si, dans cette foule d’écrivains, mon nom reste obscur, la grandeur et l’illustration do ceux qui l’auront effacé me consoleront. C’est d’ailleurs un ouvrage d’un travail immense, puisqu’il prend Rome à plus de sept cents ans d’ici, et que, partie do faibles commencements, elle s’est accrue au point de plier maintenant sous sa propre grandeur. Je sais de plus que la plupart des lecteurs prendront peu de plaisir à voir les origines

et les temps voisins des origines ; impatients d’arriver à ces derniers temps, qù les forces d’un peuple depuis longtemps souverain se détruisent elles-môrncs. Pour moi , je chercherai dans mon travail encore une récompense, celle de me détourner tant qu’il durera des maux que notre siècle a vus si longtemps, ou du moins de les oublier, tant que mon esprit s’attachera à ces âges antiques, libre des inquiétudes qui, sans écarter un écrivain du vrai, le tiennent pourtant préoccupé.

« Les faits qui se passèrent avant que la ville fût fondée ou qu’on voulût la fonder sont plutôt ornés de fables poétiques que transmis par des sources pures. Je ne veux ni les réfuter ni les affirmer. Laissons à l’antiquité le droit de mêler le divin à l’humain pour rendre plus augustes les commencements des villes. Que s’il est permis à un peuple de consacrer ses origines et de prendre des dieux pour ses auteurs, c’est au peuple romain; et quand il veut faire de Mars le père de son fondateur et le sien, sa gloire dans la guerre est assez grande pour que les nations de l’univers le souffrent comme elles souffrent son empire. Au reste, de quelque façon qu’on regarde et qu’on juge ces récits et d’autres semblables, je n’y mets pas grande différence. Ce qu’il me faut, c’est que chacun pour sa part s’applique

fortement à connaître quelles furent les mœurs, quelle fut la vie à Rome, par quels hommes, par quels moyens, dans la paix et dans la guerre, cet empire a été fondé et accru. Qu’on suive alors le mouvement insensible par lequel , dans le relâchement de la discipline, les mœurs d’abord s’affaissèrent puis tombèrent chaque jour plus bas, et enfin se précipitèrent vers leur chute, jusqu’à ce qu’on en vînt à ces temps où nous ne pouvons souffrir ni nos vices ni leurs remèdes. S’il y a dans la connaissance des faits quelque chose de fructueux et de salutaire, c’est que vous y contemplez, en des monuments éclatants, les enseignements de tous les exemples; c’est que vous y trouvez, pour vous et pour votre patrie, ce qu’il vous faut imiter, ce qu’au contraire vous devez fuir, parce que l’entreprise et l’issue en sont honteuses. Au reste, ou l’amour de mon sujet m’abuse, ou il n’y eut jamais de république si grande, ni si sainte, ni si riche en bons exemples; ni de cité où la débauche et l’avidité aient pénétré si tard, où l’on ait tant et si longtemps honoré la pauvreté et l’économie : tant il est vrai que moins on avait, moins on désirait. C’est tout récemment que les richesses et l’abondance des plaisirs ont apporté la cupidité et la passion de périr et de tout perdre par le luxe et la débauche. Mais ces plaintes, qui déplairont lors même peub-

être qu’elles seront nécessaires, doivent du moins être écartées du commencement d’une si grande œuvre. J’aimerais mieux, si c’était la' coutume des historiens, commencer comme les poètes par dp bons présages, en offrant des vœux et des prières aux dieux et aux déesses, pour qu’ils donnent un heureux succès aux débuts d’une si vaste entreprise. »

Cette noble préface montre dans quel dessein et avec quels sentiments écrit Tite Live. C’est l’œuvre d’un moraliste qui présente aux hommes des exemples de conduite, et d’un citoyen qui veut louer la vertu de sa patrie. On reconnaît le lettré dans cet amour du beau langage, l’honnétc homme dans ces promesses d’impartialité et dans ces aveux d’ignorance; et dans les solennelles périodes et les fiers accents d’orgueil national, on entend la voix de l’orateur, qui ouvre le récit des victoires romaines en dressant un arc de triomiphe au peuple roi.

§ 2. I. Il n’avance rien que sur des autorités. — II. Sur beaucoup d’autorités. — HI. Ses aveux. — Son équité. — IV. Sa bonne foi. — Ses doutes. — V. La noblesse d’âme est un instinct critique. — Imbécillité de Denys. — VI. L’exactitude est un talent critique. — Vérité croissante des derniers livres.

Ce génie de l’auteur annonce les mérites et les défauts du critique. Tite Live approche de la par-

faite vérité, parce quil Taime et parce qu’il coniprend la grandeur de Rome, mais sans y atteindre, parce qu’il n’a pas l’amour unique et absolu du vrai, parce qu’il a pour sa patrie une partialité involontaire, parce qu’il a trop de goût pour

, le beau style et l’éloquence. Il est aussi exact qu’on peut l’étre, quand on est naturellement orateur et non historien.

I. Jamais il n’avance un fait sans preuves. Pour les plus minces détails, il avait les auteurs'sous les yeux. « Les députés, dit-il, trouvèrent Cincinnatus dans son champ, selon les uns, creusant un fossé et appuyé sur sa bêche; selon les autres, conduisant sa charrue ; mais, ce dont on est d’accord, occupé à un travail champêtre*. » Sans doute il ne cite pas à chaque événement scs autorités; son début n’est point le catalogue de ses sources ; cela est bon pour un pauvre Grec, rhéteur et sans crédit, comme Denys. Tite Live n’a pas besoin de prouver sa bonne foi; elle se manifeste d’elle-mêmc sans qu’il y songe; à chaque instant on s’aperçoit qu’il ne fait que transcrire les témoignages conservés. Il est consciencieux jusqu’au scrupule; nos critiques, si sévères, se croient le droit d’ajouter aux faits leurs causes; Tite Live ne choisit même pas entre

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