‹ Essai sur Tite Live (volume 2)Chapitre 24 sur 112 · Denys, Proœmium. — 2. Tite Live, III, 23, etc · texte numérisé non relu

Denys, Proœmium. — 2. Tite Live, III, 23, etc

LA CRITIQUE DANS TITE LIVE. 47 w

monuments périrent dans l’incendie, et que, par vanité, les familles ont altéré leurs archives*; non qu’il abandonne les premiers temps pour mieux sauver la certitude des autres. Môme dans la fçuerre samnite, il garde ses doutes, et s’arrête pour dire que là dans les annales tels consuls manquent, qu’ici les récits différent, que les dates sont peu précises, que dans telle bataille on ne sait qui fut vainqueur*. Jusque dans les guerres puniques-, par exemple à la prise de

Cartbagène, il déclare qu’on n’est d’accord ni sur

le nombre des soldats et des vaisseaux carthaginois, ni sur la quantité des machines et des otages qui furent pris, ni sur les noms des chefs de l’ennemi et de la flotte romaine. 11 ne songe qu’à présenter les opinions des autres; c’est au lecteur de choisir. 11 éclaire notre raison en respectant notre libre arbitre, et nous engage non à croire, mais à juger. Il y a dans cette réserve autant de bon goût que de bonne foi, et l’on aime à voir Tite Live critique plus prudent que le grand critique Niebuhr. Quelle différence entre — cette modération et la crédulité effrontée de Denys! Tite Live enferme en un livre les deux sic- — des et^demi des rois; au bout d’un volume, Denys arrive à la mort d’Éuée. Le pédant grec

1. Tite Live, VIII, 40; VI, 1. — S.Jd.,VIII, 18,40, etc.; IX,

sait toutes les actions de tous les rois d’Albe. A-t-il été, sept cents ans auparavant, historiographe officiel de Numitor? Il dit par quelles ruses Amulius découvre que sa nièce est grosse, quels médecins l’examinent, quel tribunal la juge. Sans doute, il a lu les procès-verbaux. Tite Live se garde bien de cette érudition intrépide ; il abrège pour n’êtrc pas romanesque, et préfère les doutes aux contes. Il sait croire avec mesure, et raconter sans affirmer. Avec toute l’équité qu’on peut demander à un Romain, il eut toute la bonne foi qu’on doit exiger d’un honnête homme. Il a sacrifié parfois sa patrie, toujours son amour-propre. L’honnêteté est un commencement de critique, et la sincérité une promesse de vérité.

V. Cette sincérité est-elle clairvoyante? Pour gagner la confiance, il faut la défiance, et l’on ne mérite d’être cru que pour avoir douté. Tite Live, autant qu’homme du temps, s’est précautionné contre l’erreur. Il a choisi les auteurs les plus anciens, les plus savants et les plus graves : Fabius Pictor, qui le premier, à Rome, écrivit l’histoire, sénateur et versé dans le droit pontifical ; le préteur Gincius, docte jurisconsulte ; Calpurnius Pison, qui fut consul; l’exact et soigneux Gœlius Antipater; Rutilius, que son intégrité fit

exiler; Polybe, enfin, qui, à partir du onzième' livre, est son guide et lui donne un plan*. Il confronte ces auteurs si bien choisis, et décide entre eux d’après des règles certaines. Quand ils ne sont pas d’accord, il suit le plus grand nombre, les plus accrédités, les moins éloignés des événements*, entre tous. Fabius et Pison, mais sans passion ni système, laissant la chose incertaine quand Pison a contre lui plusieurs témoignages*. Il mesure ce que chacun mérite de confiance, et, sachant que Valérius Antias invente et exagère les victoires, il ne le cite que pour se défier de lui. « Tant, dit-il, il outre le mensonge. » 11 tient compte des vanités de famille. « Licinius a moins d’autorité en ceci, parce qu’il a cherché la gloire de sa maison. » 11 est vrai qu’il ne fait pas parade de ses recherches, et qu’il épargne au lecteur le rebutant travail de la critique. Il est trop orateur pour gâter souvent l’ampleur de ses récits par la sécheresse des digressions. L’érudition est une mine où l’historien doit laisser la boue pour ne retirer que l’or pur. Mais quand on le compare à Polybe, qu’il suit, ou à Denys, qui a puisé aux mêmes sources, on découvre le vaste travail caché sous cette abondance entraînante, et de temps en temps, une discussion

1. Lachmann, p. 26. —2. Tito Live, I, 7, 111, 33; XXI, 46. — 3. /d.,1, 46;X, 9.

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aride qui sort du courant fait deviner ce qu’on trouverait au fond. Non que je suppose sous chaque détail un volume de raisonnements. Ce n’est point ainsi que marchent les vrais critiques. Ils

laissent celte méthode lente et fausse aux éru-

dits de bibliothèques; on ne produit, en dissertant, que des dissertations; et l’histoire naît aussi vive et aussi prompte dans l’historien que les sentiments dans ses personnages. C’est un instinct qui la découvre ; à travers les récits languissants ou altérés, sans déqionstratiqns ni prémisses, on court droit au fait vrai, au détail original, au mot authentique. Les yeux lisent machinalement une page décolorée, et tout d’un coup se détache une phrase lumineuse; les événements se recomposent, les personnages se raniment d’eux-mémes ; chacun va reprendre dans la tradition confuse les traits qui lui conviennent. Le critique n’a pas réfléchi; sans qu’il y pensât, son sens intime a choisi, et la pénible érudition est devenue une vue subite*. Certainement Tite Live a ce don. Ses récits sont trop suivis pour être cousus de morceaux rapprochés. La passion ne s’accommoderait pas de cette allure interrompue. On voit que dans son âme d’orateur se raniment les sentiments de ceux qu’il fait agir et

1. Aug. Thierry, préface de YUistoire de la tonquèle des AoiTMIld».

parler. Or, telle est la grande et clairvoyante critique. Car il semble alors que l’historien s’efface, que les personnages qui vivent en lui se chargent de sa tâche, et d’eux-mômes, recréent avidement tout leur être, comme empressés d’agir et de jouir de tout ce qu’ils ont été.

A côté de cette divination du vrai, qu’une négligence dans les dates ou dans les noms est peu de chose ! Comme on méprise Denys quand on a lu Tito Live ! Qu’il y ado fausseté dans cette exactitude apparente! Le rhéteur grec explique minutieusement les institutions, les guerres, les négociations; on suit tous les pas de ses personnages; il a des plans complets de toutes les batailles; ^il ne se tient pas un conseil sans qu’il énumère tous les avis. Point de révolution dont il ne pénètre les motifs, point d’événement dont il ne révèle les causes. Si Scævola entre si^aisément dans le camp de Porsenna, c’est que sa nourrice est Étrusque et lui a enseigné la larrgue des ennemis. Par malheur il a oublié qu’il fait agir des hommes ; scs personnages parlent, marchent, imitent la vie, mais n’ont point l’àme. Tout choque dans leurs mouvements; ce sont des automates rangés avec ordre sur un théâtre bien peint, qui traînent en boitant leurs membres mal liés. Son Brutus devant le corps de Lucrèce, le couteau sanglant à la main, vient de crier aux

armes, et court au camp avec les jeunes gens furieux. Mais auparavant il trouve le loisir de disserter paisiblement sur le gouvernement qu’il conviendra de donner à Rome. Au milieu de la discussion, il observe judicieusement que le temps prfise. Néanmoins il reprend son raisonnement, conseille de maintenir le pouvoir royal, de le partager seulement entre deux hommes, « comme à Lacédémone, » mais de ne pas laisser aux chefs la couronne d’or, le sceptre d’ivoire et la robe de pourpre brodée d’or, insignes magnifiques qui pourraient offenser; de remplacer le nom de royauté par celui de république, « parce que la plupart des hommes tiennent au nom, »

de conserver cependant un roi des sacrifices, etc. Après quoi, il se souvient à propos qu’il serait bon d’agir, et marche avec impétuosité contre le tyran. O pauvre grammairien! retournez bien vite à vos périodes, et laissez là l’histoire pour retoucher votre livre de l’arrangement des mots ! Certes, Tite Live, sur ce point, n’est pas sans reproche ; il a connu l’homme mieux que les hommes; il est, selon sa coutume, orateur plutôt qu’historien : mais il y a de la vérité dans son récit, parce qu’il y a de la passion. « Ils enlèvent le corps de Lucrèce, leportentsur la place. Le peu- |)le s’assemble, comme cela arrive, étonné d’une chose aussi étrange et aussi affreuse. Ils se plai-

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gncnt, chacun j de son côté, de Tattentat et du crime des Tarquins. Le peuple est ému par la douleur du père, par Brutus, qui condamne les

plaintes et les larmes inutiles, les exhorte à agir en hommes, en Romains, à prendre les armes contre ceux qui les traitent en ennemis. Les ardents des jeunes gens se présentent, volontaires etjout armés. Le reste de la jeunesse les suit. "On en . laisse la moitié aux portes de Collatie avec des gardes, pour que personne n’anrtorice au roi le mouvement. Les autres, avec Brutus pour chef, partent armés pour Rome. Ils arrivent, et partout où s'avance cette multitude en armes, on s’effraye, on s’agite ; mais dès. qu’on voit en tête les premiers de la cité, quelle chose que ce soit, on pense qu’ils ne viennent pas sans raison. Cet événement atroce fit dans les âmes un aussi grand mouvement à Rome qu’à Cojlatie : aussi, • de tous les endroits de la ville, on accourt au Forum. Dès que le peuple fut venu, le héraut l’appela autour du trihun des Célères. Par hasard, Brutus avait cette charge. Son discours fut loin de la simplicité d’esprit qu’il avait affectée jusqu’à ce jour ; il raconta la violence du débauché Sextus, le viol infâme et la mort lamentable /le Lucrèce, le deuil de Tricipitinus, pour qui la mort de sa fille était moins indigne et moins déplorable que la cause de cettè mort. Il rappelle.

en outre, la tyrannie du roi lui-môme, la misère et les travaux du peuple plongé dans les fosses et cloaques qu’il faut creuser ; les Romains, vainqueurs de toutes les nations d’alentour, de guerriers qu’ils étaient, devenus ouvriers et tailleurs de pierres. 11 rappelle le meurtre indigne du roi Servius Tullius, la fille faisant passer son char abominable sur le corps de son père, et invoque les dieux vengeurs des parents. Par le récit de ces forfaits, et par d’autres, je crois, plus atroces encore, que suggère une indignité présente, et que les écrivains ne retrouvent pas aisément, il poussa la multitude enflammée à abroger l’autorité royale et à décréter l’exil de L. Tarquin, de sa femme et de ses enfants. Pour lui, ayant enrôlé et armé les jeunes gens qui d’eux-mômes donnaient leurs noms, il marche vers le camp d’Ardée, afin de soulever l’armée contre le roi, et laisse le commandement de Rome à Lucrétius, que le roi quelque temps auparavant avait institué préfet de la ville. Dans ce tumulte, Tullia s’enfuit de sa maison, au milieu des exécrations des hommes et des femmes, qui, partout où elle passait, invoquaient les furies du parricide*. » Ici' les événements sont pressés, les émotions brusques ; on sent à demi couvertes sous le récit

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