Tite Live-, I
les paroles passionnées et les cris de venj^eance, «jetés sur la place publique comme des poignards et des brandons. » Ce sens du vrai, incomplet peut-être, est pourtant une partie de la critique. Il révèle à Tite Live, sinon les sentiments particuliers propres à certains temps, du moins les émotions générales semblables dans tous les temps; et le génie oratoire qui le donne, donne encore celui des anciennes traditions. Élevé bien haut par ces nobles fables, Tite Live dédaigne de descendre aux discussions et aux doutes; il sent que la poésie seule peut raconter les temps poétiques, et son âme éloquente devient religieuse au spectacle de la religieuse antiquité. Écoutez le récit de la fin de Romulus : « Après avoir accompli ces immortels travaux, un jour qu’il tenait une assemblée dans une plaine, près du marais de Capra, pour dénombrer l’armée, tout d’un coup une tempête s’éleva avec un grand fracas et des coups de tonnerre, et couvrit le roi d’une si épaisse nuée, qu’il fut dérobé à la vue de tout le peuple. Depuis ce temps, Romulus ne reparut plus sur la terre’. »
En dépit du beau style, l’histoire de Tullus garde l’accent des légendes héroïques. Ce sont les résolutions soudaines et les supplices atroces
d’un peuple barbare. Horace tue sa sœur; Mettius est tiré par des chevaux et mis en pièces. On entend les formules minutieuses que prononçait dans les traités la cité superstitieuse et légiste. Du milieu des phrases polies s’élèvent des textes rudes et âpres, comme un vieux mur cyclopéen dans une ville moderne. Tel est ce chant horrible de la loi : « Que les duumvirs jugent le crime de « perduellion; s’il en appelle, qu’on débatte sur <c l’appel; s’ils gagnent, qu’on lui voile la tête; a qu’on le suspende par une corde à l’arbre « malheureux ; qu’on le batte de verges soit dans « le pomœrium, soit hors du pomœrium. » On créa par cette loi des duumvirs, qui, avec cette loi, n’auraient pas cru pouvoir absoudre même un innocent. Lorsqu’ils l’eurent condamné, l’un d’eux : « P. Horatius, je te déclare coupable de « perduellion : va, licteur, attache-lui les mains. » Alors Horace, de l’avis de Tullus, interprète clément de la loi : « J’en appelle, » dit-il. Ainsi l’on débattit devant le peuple sur l’appel*. » Le discours perd vite cette brièveté saisissante ; mais après les antithèses admirables et le plaidoyer trop parfait du vieil Horace, on retrouve les mœurs primitives. Il semble qu’on voit ici le fragment d’un bas-relief antique : « Le père,
!• Tite Live,1, 26.
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ayant fait quelques sacrifices expiatoires, conservés plus tard par la famille Horatia, mit en travers de la rue un poteau, en forme de joug, sous lequel il fit passer le jeune homme, la tête voilée. On l’appelle le poteau de la sœur,»TiteLive a-t-il compris partout l’antiquité et la barbarie ? Nous verrons tout à l’heure en quels points il les altère; mais du moins avouons qu’il garde en . orateur l’accent solennel des traditions primitives, et que son talent s’accorde avec son sujet. J’admire encore que son éloquence et son patriotisme aient si bien ranimé dans son cœur les passions politiques et les grands sentiments romains. L’amour des nobles actions, des fortes vertus, des fermes courages, est un sens critique. Il faut de la hauteur d’âme pour comprendre les actions d’un peuple héroïque, et le discours doit être oratoire pour être digne de tels citoyens et de tels soldats. Tite Live a le cœur de l’antique Rome, et l’on n’en pourrait dire autant de tous ceux qui ont refait son ouvrage. Qu’on lise ce passage de la guerre de Véies, et l’on verra qu’il est bon de sentir d’une certaine manière pour exprimer de certains sentiments : « En une heure, le rempart, les mantelets, qui avaient coûté un si long travail, furent consumés par l’incendie.' Beaucoup d’hommes, qui vinrent inutilement au secours, périrent par le fer et le feu. Cette nou-
velle, portée à Rome, jeta partout la tristesse, et dans le sénat l’inquiétude et la peur. Il craignait qu’on ne pût désormais soutenir la sédition dans la ville ni dans le camp, et que les tribuns du peuple ne foulassent la république en vainqueurs ; lorsque tout à coup, ceux qui payaient le cens équestre sans que l’État leur eût assigné de chevaux, après avoir tenu conseil entre eux, se présentent devant le sénat, et, ayant reçu la permission de parler, promettent de faire leur service avec des chevaux* qu’ils fourniront euxmêmes. Le sénat leur ayant rendu grâces dans les termes les plus magnifiques, et ce bruit s’étant répandu dans le Forum et dans la ville, le peuple tout à coup accourt autour de la curie : ils sont de l’ordre pédestre, et viennent à leur tour promettre à la république service extraordinaire, soitûYéies, soit où l’on voudra les mener. Si on les mène à Véies, ils s’engagent à ne pas revenir avant d’avoir pris la ville des ennemis. Alors on put à peine contenir la joie qui débordait. On ne voulut pas les louer, comme les cavaliers, par la voix des magistrats, ni les mander dans la curie pour leur faire réponse ; les sénateurs ne peuvent rester dans l’enceinte de la curie; mais d’en haut, tournés vers la multitude qui est debout sur la place aux comices, de la voix, de la main, chacun pour sa part, ils lui témoignent la joie
publique; ils disent que par cette concorde la ville de Rome est heureuse, invincible, éternelle; ils louent les cavaliers; ils louent le peuple; ils exaltent par des louanges la journée elle-même ; ils avouent que le sénat est vaincu en bonté et en générosité*. »
VI. A mesure que Tite Live avance, son récit devient plus vrai. Dans l’histoire des rois, les hommes sont peints avec vérité, mais en général. Dans les trois premiers siècles de la république les sentiments sont déjà romains, et l’on entend l’accent des passions politiques. A partir des guerres puniques, se marquent de plus en plus les traits particuliers qui conviennent uni- (juement au temps et au pays, et le tableau devient presque un portrait. C’est que les documents sont contemporains et que Tite Live les transcrit fidèlement. Sous les rois, il avait pour sens critique sa grandiose éloquence; dans le premier âge de la république, sa vertu et son âme de citoyen; ici, son exactitude et' sa bonne foi. Toujours quelque mérite remplace ou complète en lui les talents qui lui manquent ou qu’il n’a pas ' assez grands. Du fond vaporeux de la fable, à travers les pays demi-obscursde l’histoire altérée,' il est venu poser le pied sur le seuil de l’histoire