Tile Live, XXXVI1,39. —2. /d.,XLII
pleine paix par Hortensius, Manlius, « consul mercenaire », rançonnant les rois sur sa roule, et promenant dans toute l’Asie « son brigandage». Déjà les soldats n’obéissent plus ; ils pillent Phocée malgré la défense de leur général ; ils perdent jusqu’au courage; les garnisons d’Illyric se rendent à Persée sans combat; à Uscaua, les soldats d’Appius se sont enfuis au premier cri des ennemis. En môme temps entrent à Rome les bacchanales sanglantes et les furieuses oi^es orientales. Parmi les Grecs rhéteurs et le»jMÎatiques serviles, les Romains, habitués h tout oser, usurpent la licence de tout faire ; à force de mépriser les hommes, leurs héros méprisent le droit, et l’austère Paul-Émile vend les Épirotes auxqu^ il a promis la liberté *. Ici Tite Live nous manque ; mais la vérité de ces derniers livres nous prouve celle des cent qui suivaient ; et quand on le juge, on doit que le meil-
leur de son histoire a péri.
Reconnaissons dans laçritique de Tite Live les mérites que donnent l’honnêteté, l’amour de la patrie et le génie oratoire ; je veux dire le soin de ne rien avancer sans preuves et d’amasser des documents importants et nombreux, la volonté d’être juge intègre, l’habitude de confesser ses
1 . Tite Live, XI 4 I, 21 ; XUII, 10; XXXVIIl, 14; XXXVU, 32 XLV, 34, etc.
ignorances, la précaution de confronter les auteurs, le choix prudent des témoignages, le sens exact de la vérité générale, des traditions poétiques, de la grandeur romaine, des mœurs plus récentes, sinon de la vérité locale et de la barbarie primitive, du génie romain tout entier et de tous les âges de Rome. On a besoin de louer un pareil homme, avant d’oser le blâmer.
§3. I. Nul emploi des documents anciens. — II. Ni des réciu primitifs. — III. Ni de la géographie. — Hérodote et l’Egypte. — Polybe. — Utilité des détails^de cuisine. — IV. Tite Live Romain et patricien. — V. Sa critique incomplète. — Ses anachronismes de mœurs. — VI. Son érudition incomplète.
11 faut l’oser pourtant : car, entre tous ces mérites, on ne trouve pas l’amour infatigable de la science complète et de la vérité absolue. 11 n’en a que le goût ; il n’en a pas la passion. Nulle autre qualité ne supplée à celle-là.
1. Tite Live ne consulte pas d’auteurs plus anciens que Fabius Pictor, écrivain du sixième siècle de Rome. Pouvait-on raconter les origines sur des témoignages aussi éloignés des origines ? Il fallait à tout prix puiser aux mômes sources que Fabius la nouvelle histoire, et égaler au moins ses recherches pour faire mieux que lui. Un critique moderne serait allé dans le trésor public et dans le temple des Nymphes, pour lire sur les
tables d’airain les lois royales et tribunitiennes, les anciens traités conclus avec les Sabins, les Carthaginois, les Gabiens, les décrets du sénat, les plébiscites. Tite Live, enfermé parmi ses livres, laisse dormir dans la poudre les débris authentiques et l’histoire pure*, si peu inquiet des anciens textes, que, plus tard, quand il découvre dans Polybe le premier traité de Rome et de Carthage, il ne prend pas la peine de rouvrir son second livre pour l’y ajouter ou seulement l’indiquer. 11 y a peu d’historiens moins antiquaires. Auguste, qui l’était beaucoup, avait trouvé dans le temple demi-ruiné de Jupiter Férétrien les dépouilles opimcs conquises par G. Cossus sur le roi véien Tolumnius, et y avait lu qu’alors Cossus était consul. Or, tous les auteurs rapportaient qu’il était tribun des soldats. Heureuse occasion, s’il en fut, d’aller déchiffrer sur la cuirasse de lin une inscription de l’ancien style. Tite Live cite les deux témoignages contraires et s’en tient là*. Ne lui demandez pas de fouiller les archives, comme un greffier aux gages de l’État, qui cherche une pièce perdue. S’il rapporte une formule de droit public, ou une invocation reli-
1. Lachman, Impartie, sections 1 et 2. — 2. Comparez Tite Live, III, 31, et Denys, X, 31, 32, 33, 40, 43, 45, 47, 55. Tite Live n’est point allé lire la loi Icilia, qui était gravée sur une colonne de bronze dans le temple de Diane. Il la néglige et la dénature dans son récit. ,
gieuse, il l’a prise, Don dans les rituels, mais dans F. Pictor. Quand, par hasard, il cite une ancienne prière, celle de Décius, c’est par respect de citoyen, et non par exactitude d’historien ou par goût de la couleur vraie. Encore il s’en excuse. « Quoique nous ayons perdu, dit-il, presque tout souvenir de nos usages civils et religieux, préférant partout des coutumes étrangères et nouvelles à nos institutions anciennes et nationales, je n’ai pas jugé hors de propos de rapporter ces détails dans les termes mêmes où ils ont été t ransmis et énoncés » On se doute à ce ton que de telles citations seront rares. Aussi, quand à l’arrivée d’Asdrubal vingt-sept jeunes filles chantent en l’honneur de Junon reine un hymne de Livius Andronicus, premier essai de la nouvelle littérature, il le laisse de côté par bon goût, plus curieux de plaire que d'instruire. « Ce chant, ditil, que pouvaient louer les grossiers esprits de ce temps, si on le rapportait aujourd’hui, choquerait et paraîtrait informe » Horace aussi était rebuté de l’horrible vers saturnin, «vrai poison » (lu’dvait chassé la moderne élégance. Ces amateurs de beau langage n’étaient pas admirateurs des Douze "Tables, et Tite Live non plus qu’Horace « ne les eût crues dictées par les Muses sur le
1, rite Live, VIII, 11. — 2. Id., XXVIII, 37.
mont Albain ». C’est donc tipop exiger de lui que de l’envoyer remuer les tables triomphales, les livres des censeurs, les actes du sénat, et tant d’autres monuments illisibles. Il laissera Licinius Macer, dans le temple de Monéta, compulser les livres de lin, et se souciera moins que le scrupuleux Denys des vieilles chansons nationales. Que d’autres aillent gâter leur style parmi les chiffres et les détails d’administration, parmi les expressions barbares et les lourdes railleries de l’antique poésie. Il ne veut pas ternir son discours brillant et poli dans la poussière de l’érudition. C’est bien assez de corriger et d’orner les historiens languissants et malhabiles. Fabius et Pison, tout chargés et appesantis qu’ils sont par la barbarie des vieux textes. Tite Liveles trouve accrédités, les croit fidèles, y lit tout au long les hauts faits de Rome. Cela suffit à sa conscience et à son éloquence. Il a matière pour bien dire, et garanties pour raconter. Ni l’orateur, ni l’homme honnête n’ont besoin de remonter plus haut.
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II. Voilà les pièces officielles écartées. Tito Live a-t-il au moins jeté les yeux sur les récits primitifs? Un historien de Rome aui’uit dû recourir aux annales que, par un usage antique et une décision nationale, Rome lui avait préparées.. Cnr,
attentive à tout discipliner, elle avait faitderhistoire, comme du reste, une institution. Tous les ans, le grand pontife exposait un tableau où il avait inscrit les principaux événements; et ces tables assemblées étaient les grandes Annales. De la prise de Rome aux guerres puniques, on les avait complètes. A partir du tribunal jusquA la prise de Rome, elles subsistaient encore, quoique restaurées et altérées. Sur les origines, il restait des traditions *. Malheureusement les Annales étaient fort sèches Le grand pontife , peu lettré, homme d'administration et d'affaires, y marquait combien de fois le prix du grain avait haussé, les éclipses de soleil et de lune, si le cri de la musaraigne avait interrompu les auspices, et autres faits très-arides, plus sèchement racontés, jour par jour, dit Servius *, et illisibles pour quiconque n'était pas le grand pontife, ou tout au moins érudit de profession. Il y en avait quatre-vingts livres. Que Fabius les ait lus, cela est louable, même naturel. Il avait écrit sur le droit pontifical ; et, entre les fragments qui restent de lui, il en est «n sur les petits plumets du flamine de Jupiter. Mais exiger de Tite Live qu'il secoue cet énorme fatras de puérilités superstitieuses, de détails commerciaux, de chiffres administra-
1. Voy. plus loin, ch. m, Discussion. — 2. Aulu-Gelle, U, 28.
tifs, pour en faire sortir les traits de mœurs, les dates authentiques, l’ordre vrai des campagnes, c’est ignorer son caractère et violenter son talent. Se figure-t-on le noble orateur enfoncé tout le jour au milieu des écritures moisies, la lampe à la main, dans un coin du vieux temple, contrôlant Fabius, comme un avocat qui, perdu parmi les pièces de procédure, poursuit une vérité ingrate à travers le bavardage et le griffonnage de cent dossiers? Nous pourrions aussi bien lui ordonner d’aller fouiller les archives des familles, cheminant à tâtons parmi les amplifications oratoires, les falsifications d’amour-propre, les généalogies inventées, les triomphes et les consulats ajoutés, et tout ce que l’orgueil romain et l’adulation grecque ont défiguré. Il eût fallu qu’une génération de savants parût avant lui pour éclaircir, vérifier, ordonner les textes. Mais Rome, au lieu d’un Ducange, d’un Mabillon, d’un Fréret, n’eut que Varron, compilateur crédule. Réduit à lui-même, Tite Live marche d’un pas libre et superbe à travers les victoires romaines, traitant les premiers documents comme s’ils n’étaient pas *.
III. Ne parlons pas des auteurs moins anciens qu’il a négligés, de Sulpicius Galba, de Scribo-