‹ Essai sur Tite Live (volume 2)Chapitre 36 sur 112 · Tite Live, VI · texte numérisé non relu

Tite Live, VI

livres, sans mesurer auparavant ce qu’ils méritent de confiance. Or, sans estime exacte de la certitude acquise, il n’y a pas de science. L’historien, comme l’astronome, doit limiter d’avance les erreurs prévues de ses instruments imparfaits, et marquer de combien sa probabilité approche de l’évidence. Quand on plonge profondément dans le temps ou dans l’espace, le principal travail est de fixer à quel degré d’assurance peut et doit monter la croyance. La science est une monnaie qui n’a de valeur qu’en portant sur soi le chiffre de valeur. Tite Live sent que les premiers siècles sont douteux; mais il ne dit pas jusqu’à quel point il faut douter. Remarquez encore qu’il critique aussi peu les événements que les documents. S’il connaît le jeu des passions humaines, c’est dans les faits grands et saillants, dans une bataille, une délibération, une sédition. Mais souvent il ignore les mœurs étranges et oubliées qui ont fait les institutions, les révolutions obscures et lentes qui les ont défaites , et les vastes monuments insensibles par lesquels naissent et se forment les nations. Rome, dans son histoire, se fonde tout d’un coup telle qu’elle sera pendant plusieurs siècles. Romulus, un jour, s’avise d’un décret, et voilà le peuple divisé en deux ordres. Numa, d’un seul coup, invente tout le culte, crée les prêtres.

flIIAPlTRE it.

Instruit par ses vertus, ce peuple de brigands devient subitement si picrux et si jüste que ses voisins se font un scrupule de l’attaquer. Puis aussitôt on entend le terrible chant de Tullus Iloslilius. Tout s’improvise; les esprits changent, les institutions naissent comme par ibagie. Dans ce roman peu vraisemblable, bn a oublié deux choses, là nature de l’homme et lé temps. Que dire de la dclicàtesse du bon Porscririâ, qui cesse d’insister en faveur de Tarqiiin de pèur d’ôtre indiscret? dé la ponctuelle obéissance des Yolsques, qui ne gardeht pas une seule des villes conquises pour eux par Coriolan?Tite Livé s’arrête devant les fables trop évidentes; il doute du gouffre de Curtius, du corbeau de Valérius.

Mais que d’obscUrités et d’erreurs dans ses récits de victoires supposées et de séditions confuses ! Il n’est ni homme d’État ni homme de guerre; il rie songe ni à contrôler le récit d’une campagne par l’élude des lieux et la comparaison des marches, ni a expliquer les dissensions civiles en cherchant l’origine, la coiriposition et la situation des partis. Dira-t-on qu’il s’est figuré clairement les mœurs et les sentiments propres aux temps anciens, et que, pour peindre les temps barbares, il a pris les couleurs et les traits de la barbarie? Mais, sauf quelques foririüles frappantes jetées ça et là parliasàrd, il représente l’antique Üoiïie,

comme Racine se représentait rànticjüe Grèce, avec des disparates choquantes, toilt s’y heurtant, les niœurs et le style; les institutions et les sentiments. Entre le fratricide d’Horace et lé supplice de Metüüs se développent d’harnionieux et âbonddnts discours d’un art consommé et d’une élocution choisie, dignes de MeSsalâ du de Pollioii. Voyez comme Tullus Hostilius a {profité entre mains de Tite Live? Comme le féroce barbare est devenu habile harangueur! Ün orateur eût-il mieux préparé les esprits et ménagé les passions? « Romains; dit-il; si jaitiàis dans une guerre voiis avez dû rendre grâce d’abord aux dieux inimbrtelS; ensuite à vôtre côiirdgb; c’est dans le combat d’hier; car vous avez cbiiibàttü non-seulement contre les ennemi^, mais contre un enriehii plus grand et plus dangereux; contre la perfidie et là trahison de vos alliés. Ne vous y trompez pas ; c’est sans mon commandement que les Albains ont gagné les montagnes. Gë n’était point urt ordre, mais un stratagème et ün seniblant d’ordre, afin de vous fetenir au combat ën vous laissant ignorer cette désertion; et de jeter l’épouvante et la fuite parmi les ennemis, en leur faisant croire qu’ils allaient être entourés par derrière. Au reste, tous les Albàins n’ont point part à la faute que je dénonce; ils ont suivi leur chef coiïiine vous m’auriez suivis

vous-mêmes, si j’avais voulu vous mener hors de votre poste. C’est Mettius que voici qui les a conduits là; c’est Mettius qui est le machinateur de cette guerre; c’est Mettius qui est le violateur des traités conclus entre Albe et Rome. Mais je veux qu’un autre ose à l’avenir une action pareille, si je ne donne aujourd’hui en sa personne une leçon éclatante aux mortels. Mettius FulTétius, si tu pouvais apprendre à respçcter la foi et les traités, vivant tu aurais reçu de moi cet enseignement. Mais, puisque ton naturel est incurable, enseigne du moins au genre humain, par ton supplice, à croire à la sainteté de ce que tu as violé. Ainsi, de même que tout à l’heure ton âme a été partagée entre Fidènes et Rome, de même tu vas livrer ton corps qui sera déchiré en morceaux ‘ . » Trop heureuse et trop ingénieuse antithèse! J’ai honte de comparer Tito Live à Mézerai; mais c’est justice, et Tullus parle aussi bien que les nobles de Childéric*. Songeons que Tullus, Scipion, Caton, plébéiens, patriciens, Grecs, Romains, barbares, hommes de tous temps et de tous pays, ont chez Tite Live le même langage exquis, le même bon goût oratoire et la même science du raisonnement, disciples de la môme école, formés sous un maître, qui, bon gré

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