‹ Essai sur Tite Live (volume 2)Chapitre 68 sur 112 · Tito Live, VI · texte numérisé non relu

Tito Live, VI

guerres samnites? Que dire des expéditions d’Espagne et de Gaule? On marche sur des monceaux d’ennemis, en aveugle, comme le soldat qui les a tués. Tite Live cssaye-t-il en un seul endroit d’expliquer la tactique d’Annibal ou les mouvements des armées de Macédoine et d’Asie? Qu’un historien ignore l’art militaire, qu’il s’abstienne de juger les plans de campagne, et d’assigner aux vaincus deux cents ans après leur mort ce qu’ils devaient faire, on l’excuse. Mais encore doit-il rendre raison des principaux mouvements; sinon qu’il abrège et qu’il cesse d’énumérer des faits qu’il n’entend pas. Quand on raconte toutes les prises de villes, toutes les marches, toutes les batailles, on est tenu de les comprendre. C’est fausser les événements que de changer en jeux du hasard les calculs de la réflexion. Ici, comme ailleurs, les faits ne valent que par la pensée qu’ils révèlent, et c’est leur ôter l’âme que d’omettre leurs raisons. Tite Live eût-il pu les connaître, lui qui s’inquiète si peu de la géographie, et ne décrit pas une seule fois les pays où il conduit la guerre*? Il n’y a touché que par hasard, et pour remplir ses discours. Par la même raison, il a laissé obscure la politique du sénat. 11 a cité les décisions sans montrer les maximes; il a marqué les fondations de colonies et les 1 . Sauf la Bretagne, selon les suppléments.

conditionsdes traités, sansen rechercher les motifs ni les effets. Comment le ferait-il, étant aussi peu politique que tacticien, aussi peu attentif à la constitution des États qu’à la géographie des pays? A plus forte raison, il n’a pas expliqué les changements qu’il n’a pas rapportés. Lorsqu’il s’agit de droit, de littérature, de science, de commerce, d’industrie, de mœurs domestiques, les lois chez lui comme les faits manquent. Et pourtant tout contribue à chaque événement; chacun d’eux tient aux autres par cent mille chaînes invisibles; pour le co'mprendre, il faut voir agir toutes ces causes éparses, ouvriers innombrables, qui travaillent sourdement et tissent la trame infinie de l’histoire. La vérité est qu’après avoir lu Tite Live, il reste à étudier chez lui et ailleurs le climat, le sol, les institutions, le plan de conduite des différents peuples, et bien d’autres choses; qu’on connaît par ses discours certains intérêts et certaines passions dominantes, niais rien de plus, et qu’on juge l’auteur plus admirable qu’instructif. S’il raisonne, c’est par un.lionheur oratoire, quand son personnage doit étrôi meilleur politique et capitaine que luimôme. Il y a,, pour un historien, un moyen certain d’-omettre des causes : c’est d’attendre que sur son passage un personnage orateur se rencontre pour les exposer.

III. Le môme défaut accumule les détails inutiles, et laisse dans l’ombre les faits importants. Les événements doivent être pesés et non comptés, et c’est étouffer les grands que de donner à tous une place égale. Tel combat contrôles Èques ou les Yolsques peut être négligé sans grand dommage. Mais l’alliance conclue avec les Berniques et les Latins, qui soutient Rome débile contre ses voisins, la loi des Douze Tables, qui établit la liberté civile, la loi Licinia, qui renouvelle la classe des petits propriétaires, l’institution régulière des municipes et des colonies, qui fait de l’Italie un État unique, discipliné et stable, voilà des faits qu’il faut mettre dans un lieu éclatant et élevé, d’où ils puissent dominer et éclairer tous les autres. Les événements forment une armée, et chacun n’y tient que la place d’un homme. Mais les uns sont des chefs et mènent les autres; on peut oublier plusieurs soldats, pourvu qu’on voie le général: Tite Live passe rapidement sur les faits notables, pour s’arrêter complaisamment sur ceux qui prêtent à l’éloquence, se croyant fort exact, parce que chaque année il dit les noms des consuls, les pestes, les prodiges, toutes les expéditions, tous les sièges. Ce n’est là qu’une revue et un dénombrement ; quelques chiffres et une phrase générale auraient pu en tenir lieu, et l’on en eût su tout autant ;

on en eût su davantage : car on aurait remarqué plus aisément les faits remarquables; on ne serait pas réduit à écarter la foule importune des détails monotone's, pour saisir le combat ou le traité qui’décide de la guerre. Pour mieux instruire, il fallait mieux choisir.

Tels sont les effets de l’esprit oratoire. Tite Live en louant la vertu et en composant des discours, fournit à ses successeurs plusieurs lois ; mais il leur laisse le soin de les dégager d’entre les harangues, de leur ajouter celles qu’il a omises, de distribuer les faits dans un ordre meilleur, d’en effacer un grand nombre, de donner aux plus importants plus d’importance, et de changer une narration éloquente de faits mal liés en un système de lois régulières et d’événements expliqués.

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