‹ Essai sur Tite Live (volume 2)Chapitre 67 sur 112 · De là ses défauts · texte numérisé non relu

De là ses défauts

11 a fait des annales ; et partant, il n’a pas dis-

posé les événements comme ils doivent l’être. Si nous les lisons, non pas comme tout à l’heure en notant les idées, en démêlant les lois, mais en simples auditeurs, attachés à répéter sa pensée, nous ne gardons que quelque vague sentiment dominant dans une confusion de faits innombrables. Accablé sous cette multitude de batailles, de décrets, de dissensions, l’esprit ne sait vers quel but il marche, ni quelle est la pente des événements. Que Tacite les range par années, il en a le droit, parce que sous les premiers Césars, la révolution est insensible, et que les faits sont dispersés ; parce que, dans la servitude et la tranquillité publique, l’histoire peut se changer en peintures des mœurs et « en mémoires contre les tyrans ». Cela est permis à César, qui ne compose que des commentaires et sur une seule guerre, simples documents proposés aux historiens. Mais Tite Live, qui raconte les événements de sept cents années et le développement régulier de la constitution et de l’empire, devait classer les faits selon leurs lois, non selon leurs dates. Des annales conviennent quand les événements sont contemporains, quand leur suite incomplète ne laisse pas encore apercevoir leur but, leur marche ou leur cause, et la chronique vient à sa place quand l’histoire est prématurée. Mais lorsqu’on écrit après Polybe, quand on voit .

le monde conquis, l’empire établi, les mœurs changées, quand on peut embrasser d’un coup d’œil ce progrès réglé et continu de corruption, d’asservissement et de puissance, il faut mettre les faits dans leur ordre, et de toutes ces pierres éparses bâtir un monument. Ce monument dans Tile Live n’est point construit. Une esquisse indiquée dans une ])réface, ou cachée dans un discours, n’est pas un édilicc. Il lui manque le besoin d’expliquer qui achève l’iiistorien et fait le l)hilosopbe. Est-ce assez de jeter dans une harangue la raison des faits? Oui, peut-être, lorsque, comme Thucydide, les discours sont des dissertations destinées au lecteur plutôt qu’à l’auditeur, plus propres à lier les faits qu’à imprimer une persuasion; mais non, lorsqu’un courant d’éloquence change les théories en arguments, et cache les raisons qu’il contient sous les passions qu’il agite. Serait-ce assez môme de noter la cause à la lin ou au commencement du groupe défaits qu’elle régit? On ne peut faire ainsi deux personnages, être annaliste dans son récit, phi- Iosoi)he dans sa conclusion ou dans sa préface. Il faut que la cause ou l’effet principal des événements soit visible dans chacun d’eux, qu’à chaque pas l’esprit sente l’action croissante de la cause qu’il a quittée, et la proximité plus grande de l’effet qu’il va toucher, que dans une

guerre, à chaque mouvement, à cliaque bataille, on découvre la force et la faiblesse dos deux partis, les progrès de Tun, les perles de l’autre, et qu’au moment oii arrive l’événement suprême et l’explication dernière, le lecteur prévoie l’issue préparée et devance la conclusion annoncée. Ainsi disposée, la narration est un tissu continu où les premiers faits attirent et nécessitent les derniers, où la logique, non le hasard, gouverne les choses, où la raison retrouve une image de son ordre et de sa beauté. Au contraire, Tile Live laisse tomber de sa main les événements un à un : aujourd’hui une guerre contre les Volsqucs ; l’an suivant, les Sabins sont battus ; un peu plus tard, Fidènes est prise ou se révolte. Sans cesse on est tenté de noter les faits pour mettre ensemble ceux qui se conviennent. On lui dit:

« Pourquoi telle guerre? Au moment où nous sorpmes, quels progrès a fait Rome ? De grâce, servez-vous de votre haute raison, et non plus seulement de votre mémoire et de votre éloquence. Nous ne venons pas vous écouler pour entendre un recueil d’aventures. Fabius Piclor suffisait pour cela. Faites au moins ce que demandait Sempronius Asellio, un de vos premiers historiens, si rude de style, si peu exercé au raisonnement; que des idées générales rangent chacune sous elle un groupe de ces dissensions et

(le ces expéditions, et nous en fassent retenir le détail; sinon le lecteur se fatigue et quitte le livre; ou du moins Tordre manquant, au bout du volume, il a tout oublié. Ne voyez-vous pas que vous vous lassez vous-même de la monotonie de ces batailles*? Au moins, pour l’honneur de Rome, montrez la sage disposition de ses entreprises et la fatalité divine de sa domination. »

II. Parmi ces lois impuissantes à classer les faits, que de lois manquent! On n’est pas impunément amateur d’éloquence. Il faut poursuivre partout les causes pour les trouver toutes, et quand on les cherche d’un désir languissant, on en laisse échapper beaucoup. Ne parlons pas de l^lîistoire des rois tout altérée et fabuleuse, si abrégée dans Tite Live, si poétique. Mais à partir du tribunat, quel lecteur entend un mot à toutes ces marches d’armées? A grand’peine, les cartes sous les yeux, en conjecturant les intentions, on découvre les signes d’un progrès et les traces d’un plan; et il faut être un Niebulir pour mettre quelque ordre dans les guerres volsques. Si Ton s’en tient à Tite Live, on ignore comme lui la tactique des chefs et les conseils du sénat. Peuton suivre les opérations militaires dans les

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