Tite Live, VIII, lî
ment, qui finit comme un coup de hache, est terrible parce qu’il ,est subit. Jugeons par là à quel excès étaient tendues les volontés romaines. Dans Tàme du magistrat il y avait comme un tribunal permanent d’où, à chaque instant, pouvait tomber la sentence toujours prête. Ils n’avaient pas besoin de s’élever au-dessus d’euxmêmes pour atteindre le dévouement; ils s’y trouvaient tout portés. Ainsi les sauvages d’Amérique offraient tranquillement leurs membres aux tortures, et, par éducation, par tempérament, par habitude, par nature, se jouaient de ce qu’osait à peine l’exaltation des martyrs. L’aruspice ayant déclaré que l’armée victorieuse doit perdre son général, Manlius et son collègue, sans s’émouvoir, convoquent la veille leurs officiers, et conviennent que là où l’on verra l’armée plier, l’un des deux se dévouera.
Par fierté de citoyen, TiteLive met en relief les belles parties de ce caractère ; par exactitude d’orateur, il en découvre les traits expressifs : car il est obligé d’approprier ses raisons à son auditoire, et de toucher les passions romaines par des arguments romains. Considérez dans le discours de Camille cette religion qui n’est qu’un culte, si minutieuse,si soigneuse des formes consacrées, si attachée aux rites extérieurs, dont on observe non l'espritymais la lettre, qui seule em-
CiHAPITRK II.
pôclie le peuple d’émigrer à Véies, parce que, toute politique et locale, elle attache au sol le gouvernement et le citoyen. « Nous avons une ville fondée suivant les auspices et les augures. Nulendroit en elle quinesoitplein des dieux etde leurculto. Nos sacrifices solennels ont non-seulement desjours, mais des lieux fixés. Abandonnerezvous, Romains, tous ces dieux privés et publics? Que votre action ressemble peu à celle de ce noble jeune homme, G. Fabius, que les ennemis virent avec une admiration égale à la vôtre, lorsque, parmi les javelots gaulois, descendu de la citadelle, il accomplit sur le Quirinal le sacrifice solennel de lamaison Fabia! Voulez-vous que les rites de famille ne soient pas interrompus môme pendant la guerre, et que les rites publics et les dieux romains soient abandonnés même dans la paix ? Quelqu’un dira peut-être qu’on les accomplira à Véies, ou que de Véies, on enverra ici nos prêtres pour les accomplir ; ni l’un ni l’autre ne peut se faire sans violer les usages sacrés. Et pour nepas énumérer par espèces toutes nos cérémonies et tous nos dieux, dans le banquet de Jupiter peut-on placer le pulvinar ailleurs qu’au Capitole? Que dirai-je des feux éternels de Vesta, et de cette statue, gage de domination, gardée dans sou temple? Que dirai-je de vos boucliers, Mars Gradivus, et toi, Quirinus, notre père? Voulez-
LES CARACTÈRES DANS TITE LIVE. 209 VOUS abandonner en un lieu profane ces choses saintes contemporaines de la ville, quelques-unes plus anciennes que la ville môme’ Et voyez quelle différence entre nous et nos ancôtres : ils nous ont transmis plusieurs sacrificesque nous devons faire sur le mont Albain et à Lavinium. Lorsqu’il est contre la religion de transporter d’une ville ennemie Rome des cérémonies, les transporterons-nous sans profanation à Véies, dans une ville d’ennemis ? Je parle du culte et des temples : que dirai-je donc des prêtres? Ne songez-vous pas quel sacrilège on commettrait? Les Vestales ne peuvent avoir qu’une seule demeure, celle d’où rien ne les lit jamais sortir que la prise de la ville. Le flamine de Jupiter ne peut rester une nuit hors de Rome sans faire un crime. Ces prêtres, romains, tes ferez-vous Véiens, et tes Vestales t’abandonneront elles, ô Vesta? Et le flamine habitant h l’étranger commettra-t-il chaque nuit une impiété que la république expiera avec lui? Que dirai-je de tant de choses que nous accomplissons avec des auspices, toutes presque dans le pomœrium? A quel oubli, à quel abandon les livrons-nous? Les comices par curies d’où dépendent toutes les affaires de la guerre, tes copiices par centuries dans lesquels vous créez les consuls et les tribuns militaires, où peuvent-ils se tenir avec des auspices, sinon dans l’endroit
accoutumé?... Ici est le Capitole, où, lorsqu’on trouva jadis une tôle humaine, les aruspicesréj)ondirenl que dans ce lieu serait latôtcdu monde et le siège de l’empire; ici, lorscfue sous la conduite des augures on ôtait les autels du Capitole, la Jeunesse et le dieu Tei inc, à la grande Joie de nos pères, ne soutTrirenl pas qu’on les déplaçât. Ici sont les feux de Ycsta, les boucliers tombés du ciel, et, si vous y restez, des dieux tous propices* I » On voit que l’amour de la patrie est religieux à Rome, autant ipie politique; les dieux sont habitants du sol et Romains ; quelle doit être la force de ce sentiment en qui les autres se réunissent! De notre temps, ils sont séparés. La ville qu’on habite, ta religion qu’on suit, l’État où l’on est compris, forment trois mondes toujours distincts, parfois ennemis. Chez les anciens* il n’y en avait qu’un, la cité. Elle était la ville ; on lui sacrifiait la famille; elle se confondait avec la religion; 1q cœur et la pensée de l’homme étaient tout à la patrie, et, de quelque côté qu’on regardât son âme, on ne voyait en lui que le citoyen.
Le portrait que peignent ces discours a-t-il tous ses traits et sa couleur vraie? Je ne le pense pas. Il est bon de dire que Cincinnatus labourait la terre. Mais un mot jeté en passant ne montre