TileUve, V, .52. — 2. Criton, discours de Socrate
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pas les Romains à la charrue. On les imagine mal, tant qu’on ne touche pas les détails crus de leur vie domestique. L’esprit aperçoit plutôt des idées que des figures; on attend une main qui marque et arrête ces contours vagues et flottants. On cherche dans Juvénal, dans Plutarque, dans Caton , des faits plus sensibles , des traits plus originaux, des couleurs plus vives. Ceux-ci peignent quand ils représentent leurs ancêtres labourant nus sous le soleil brûlant, « défrichant les cailloux et les rochers du Sabinum, buvant au bout du champ un peu de vinaigre et d’eau, trois maîtres dans la chaumière, un seul esclave,» le soir tous mangeant des légumes à la môme table. C’est peu de dire qu’ils furent pauvres et sobres; ces termes généraux, utiles dans une dissertation, ne servent de rien dans une peinture. 11 faut parler, non à la raison, mais à l’imagination. On ne la remue que par des faits tout grossiers et rustiques, en la promenant dans les granges, dans les étables, parmi les boyaux et l’attirail de la fenne. Tite Live, qui rapporte vingt fois qu’on lit un grand butin, frappe moins qu’Aulu-Gelle qui donne une idée de ce butin : une pique , le fût d’une lance de bois, des navets, des fourrages, une outre, un sac, un flambeau, voilà ce que le soldat peut garder, et il jure aux tribuns militaires que , dans, le camp
romain et à dix milles à la ronde, il ne volera pas au delà d’une pièce d’argent par jour. Des expressions nobles et des périodes éloquentes ne figurent pas aux yeux ces paysans qui pillent des paysans. Conduisez les patriciens à leur maison de campagne ; découvrez l’homme sous le héros, le maître âpre et économe sous le grand homtne. Dites-nous * avec Caton que Manius et Marcus Manlius ont trouvé le moyen de gratter la lie des tonneaux, que les sénateurs se transmettent des recettes pour guérir les bœufs malades, pour blanchir le sel , pour empêcher les insectes de ronger les vêtements. Nous comprendrons alors qu’ils labourent non par philosophie et pour montrer leur grand cœur, mais par intérêt, « et pour faire une bonne maison ; » vrais campagnards qui pour louer un honnête homme l’appellent un bon laboureur, un bon colon ; si excellents ménagers que Métellus , dans un éloge funèbre, mettait parmi les dix vertus de son père l’art de gagner beaucoup d’argents Apprenons de Caton comment ils savent compter et profiter. Ce dialogue du fermier et du maître vaut bien le récit d’une bataille : « Que le père de famille, dès qu’il est arrivé à sa ferme, sitôt qu’il a salué le lare familier, fasse le tour de sa terre
1. Caton, de l’Agriculture, 152. — 2. Cicéron. Il est vrai qu’il ajoute : « par de bons moyens. •
le jour même, s’il se peut, sinon le lendemain. Quand il a connu comment la terre est cultivée, quels ouvrages sont achevés et inachevés, que le lendemain il appelle le fermier, lui demande ce qu’on a fait d’ouvrage, ce qui reste à faire, si l’ouvrage a été achevé à temps, s’il peut achever ce qui reste, ce qu’on a fait de blé, de vin et de toutes les autres choses. Sitôt qu’il a connu tout cela, il doit faire le compte des ouvrages et des journées. S’il trouve qu’on n’a pas travaillé, le fermier répond qu’il a fait tous ses efforts, que des esclaves se sont enfuis, qu’il y a eu des cor- ‘ vées. Lorsqu’il aura donné toutes ces raisons et beaucoup d’autres, rappelle -le au compte des ouvrages et des journées de travail; si le temps a été pluvieux, vois combien il y a eu de jours de pluie, quels ouvrages ont pu être faits pendant la pluie : laver les tonneaux, les enduire de poix, nettoyer la ferme, transporter le blé, porter dehors le fumier, raccommoder les vieilles cordes, en faire de nouvelles.... Les jours de fête on a pu nettoyer les vieux fossés, travailler à la route publique, couper les broussailles, fouir le jardin, nettoyer le pré, lier l’osier, moudre le grain.... Quand les esclaves ont été malades, on a pu épargner tant sur leur nourriture.... Qu’il vende l’huile si elle a du prix, et ce qui reste de vin et de blé; qu’il vende les vieux bœufs, les
vcauXj les petites brebiSj la laine, les peaux, les vieilles charrettes, les vieux fers, l’esclave vieux, l’esclave malade; s’il reste quelque chose d’autre, qu’il le vende : il faut que le père de famille soit vendeur, non acheteur. » Terrible style, précis et sec comme un chiffre, manuel d’administrateurs et de maîtres*! Cette clairvoyance d’avarice, cet interrogatoire réglé d’avance qui arrache au fermier le compte d’une mesure d’orge et d’une heure d’ouvrage, cette exploitation de la maladie, de la vieillesse, des jours de pluie, des jours de fête, montre de quelles mains vigoureuses et avides le Romain serrera et pressurera la terre et les hommes. Cette âme, comme celle d’Appius Cæcus, est un arc toujours tendu. On s’explique enfin ce courage indomptable à Trasimène, â Cannes; il est nourri par l’orgueil et par l’amour de la patrie , mais plus encore par l’éducation et la vie rustique. « Les laboureurs, dit Caton, font les soldats les plus actifs et les hommes les plus braves ^ » Ceux qui pendant quinze ans ont fendu le sol pierreux du Sabinum, resteront debout un jour entier dans la poussière, au bord du Yulturne, ))ercés par les flèches numides, les épieux gaulois, les épées espagnoles, frappant sur l’ennemi comme ils frap-
1. Comparer ce livre aux Économiques de Xénophon. — 2. Caton, de l’Agriculture , Préface,
paient sur la terre, avec une obstination farouche, ne tombant que lorsque le sang leur manque, et alors encore déchirant de leurs dents le visage des ennemis abattus, ou enfonçant leur tête dans le sable pour achever de mourir.
Une fois que le père de famille a fait sa vente, compté la récolte, mar(|ué par écrit quel champ on, doit mettre en blé, quel autre en orge, il rentre à Rome. On le voit dans Tite Live au Forum, discutant les lois, mais non chez lui occupé «Y plaider et à faire ses alTaires. Nous ne connaissons (pie sa vie publicpie. Horace et les jurisconsultes nous découvrent sa vie privée.
Le Romain |)lacè ses écus prudents en bonnes créances, écoute les anciens, explique au jeune homme par quels moyens on peut accroître son bien, diminuer ses fantaisies dispendieuses*. » De grand matin, Tibérius Coruncanius ou Sextus Ælius siègent dans le vestibule de leur maison parmi les images de leurs ancêtres, et répondent sur le droit à leurs clients. Ils leur donnent les formules d’action , cl leur enseignent les gestes et pantomimes juridiques, les combats simulés sans lesquels on n’est point admis à revendiquer sa chose. Celui-ci se grave dans la mémoire les paroles sacramentelles, et apprend que s’il dit