‹ Essai sur Tite Live (volume 2)Chapitre 81 sur 112 · Cicéron, des vrais Biens et des vrais Maux · texte numérisé non relu

Cicéron, des vrais Biens et des vrais Maux

obstinée, qui, le jour du marché, affluant par les rues poudreuses et étroites, serre ses masses compactes autour des Rostres, et, de ses rudes mains, parmi les clameurs et les injures, repousse les licteurs du consul.

Tite Live marque seulement en quelques traits le caractère des peuples vaincus. On a vu pourtant qu’il a bien représenté le facile esprit et la savante rhétorique des Athéniens , la fougue bruyante et le naturel mou des Gaulois. Voici maintenant une peinture des Asiatiques. « Le député d’Antiochus, parleur emphatique, comme tous ceux que nourrissent les richesses des rois, fut entendu le premier. En termes sonores et vains, il couvrit de soldats la terre et la mer. A l’entendre, une multitude innombrable de cavalerie entrait par l’Hellespont en Europe, composée en partie de cuirassiers nommés cataphractes, en partie d’archers à cheval contre qui rien n’était en sûreté, lorsque, dans leur fuite, ils décochaient par derrière leurs flèches inévitables. A ces forces de cavalerie, quoiqu’elles eussent pu suffire pour écraser toutes les armées de l’Europe réunies, il ajoutait des troupes de pied de tout genre, et effrayait l’auditoire par des noms de peuples à peine connus, Dahes, Mèdes, Élyméens, Cadusiens. Quant aux forces navales, nul port de la Grèce ne pourrait les contenir : les

Sidoniens et les Tyriens formaient la droite; les Araciens et les Sidètes de Pamphylie, la gauche. Aucune nation n’avait jamais égalé celles-là, ni pour l’art, ni pour le courage sur mer. Parler de l’argent et des autres préparatifs de guerre était inutile ; ils savaient eux-mêmes que les royaumes de l’Asie avaient toujours regorgé d’or. Aussi ce n’était point à Annibal et à Philippe , l’un chef d’une seule cité, l’autre enfermé dans les limites de la Macédoine, que les Romains auraient affaire, mais au grand roi de toute l’Asie et d’une partie de l’Europe'. » Jamais ennemi, dit Tite Live*, ne fut plus méprisé des Romains; ils voulaient l’attaquer dans son camp; et dans la bataille, pour trois cent cinfiuante soldats qu’ils perdirent, ils tuèrent, dit-on, cinquante mille hommes. Le roi ordonna à ses députés d’accepter toutes les conditions quelles qu’elles fussent. Leurs prières furent abjectes : « Nous ne savons, Romains, que dire nous-mêmes; nous venons plutôt vous demander par quelle peine nous pouvons expier l’erreur du roi et obtenir paix et pardon de nos vaiiK|ueurs. Votre grand cœur a toujours fait grâce aux peuples et aux rois vaincus. Avec combien plus de clémence et de magnanimité devez -vous pardonner dans cette

l. Tite Livej XXXV, 48. — 2. i6., XXXYI, 39.

LES CARACTÈRES DANS TITE LIVE. 219 victoire qui vous rend maîtres du monde! Renonçant désormais à combattre les mortels, il vous convient comme aux dieux d’épargner et de protéger le genre humain*. » L’emphase est la môme dans la servilité et dans l’arrogance, et ces vains génies insultent et se prosternent du même visage, toujours dans l’exagération et le mensonge, incapables de mesure et de vérité. Il y a bien encore quelques mots dans Tite Live sur le courage obstiné des Samnites, sur le facile en tliousiasme des Grecs, sur la mauvaise foi des Carthaginois; mais une esquisse n’est pas un portrait ; il expose plutôt les passions simples, générales, humaines, que les passions composées, particulières, nationales. L’éloquence n’est j)as l’imagination, et, pour être peintre, il est dangereux d’être orateur.

IL Au-dessous de ces grandes ligures, se lèvent celles des hommes illustres. S’il y a plaisir à connaître les goiils, les maximes, les manières, le langage d’un personnage imaginaire, combien j)lus celles d’Annibal, de Paul Émile, de Scipion? Ici rhistoricn est vraiment poète. Il faut le môme génie pour ressusciter que pour créer.

Coriolan, Appius, Cincinnatiis et quelques au-

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