I. Redites. — Lieux communs. — Admirer n’est pas raconter
— II. Élan et enchaînement du récit. — Fabius et Papirius.
— Force de la narration oratoire. — Les Fourches caudines.
— Récit de la mort de Lucrèce par Tite Live et par Denys.
— Récit du passage des Alpes par Polybe et par Tite Live.
Comment dans Tite Live agissent et parlent les personnages? Ici les défauts sont moindres et les qualités plus grandes : non qu’à son éloquence s’ajoute un talent nouveau ; mais le récit et le discours conviennent mieux à l’esprit oratoire que la composition des caractères, la critique ou la philosophie. Tite Live reste le môme, mais èon ouvrage est plus parfait.
Quelles narrations fait l’orateur? Des narrations oratoires. Ses narrations ne sont donc pas toujours parfaites. Le plaisir n'est point pur (juand on lit celles de Tite Live ; il faut choisir chez lui, et voici pourquoi :
I. Les actions dépendent des caractères. Dans Tite Live, ils sont peu marqués, sans traits per-
sonnels, les mêmes dans les temps de politesse et dans les tiges de barbarie. Vous prévoyez que les récits seront parfois trop semblables, et renfermeront des lieux communs. Que de fois, dans les dix premiers livres, ne revoit-on pas la même bataille ! Les cavaliers ôtent la bride à leurs chevaux, et s’élancent avec tant d’impétuosité qu’ils enfoncent l’ennemi. Les fantassins entrent par cette brèche, tout est pris ou tué, et l’armée revient à Rome chargée de butin. Cette monotonie ôte l’intérêt; et mieux vaudrait omettre un fait que se répéter tant de fois.
Les orateurs de profession ont au fond de leur mémoire plusieurs phrases toutes faites, utiles ou plutôt inutiles partout, moyens de métier, touchants peut-être ou habiles, mais qui conviendraient mieux dans une école que dans une histoire. Tite Live en a comme Cicéron * : des enfants qui pleurent, des femmes qui, en gémissant, s’attachent à leurs maris, les temples des dieux renversés, les tombeaux des ancêtres violés, etc. Ces détails vrais, mais communs, ne méritent d’être mis nulle part, parce qu’ils peuvent être mis partout.
L’art et, le besoin d’agrandir sont oratoires ;
1. Tite Live, V, 40; I, 29; III, 52. Discours de Scipion avant la bataille du Tésin; discours de Fabius contre Scipion; discours de Vibius Virius, etc.
car le but de l’orateur n’est pas de peindre, mais de toucher l’auditeur par ses peintures ; il traite la vérité comme un moyen, non comme une fin.
Au lieu de raconter, Tite Live p»*ouve. Il veut non qu’on connaisse ses héros , mais qu’on les admire; il n'expose pas leurs actions, il leâ exalte. Quand il ouvre le xécit du combat des Horaces : « Les glaives en avant, dit-il, comme une armée en bataille, les six jeunes gens, portant le courage de deux grandes armées, s’avancent l’un contre l’autre. Ils n’ont pas devant les yeux leur propre péril, mais la domination ou la servitude de leur patrie, et la fortune de l’État qui sera ce qu’ils l’auront faite*. » Jamais Tite Live ne nous laisse la liberté de juger. Il se tient derrière ses personnages, attentif à les faire paraître, à les mettre dans un jour éclatant, préparant la place avant leur venue, ne les montrant que lorsqu’il a mis notre esprit dans la disposition qui convient. Il les annonce. "Noyez cet exorde de la bataille de Zama* : « Le lendemain, pour décider cette querelle, s’avancent les deux plus braves armées, les deux plus illustres ’ généraux des deux plus puissants peuples de la terre, devant, ce jour-là même, mettre le comble à tant de gloire acquise on la renverser. » Cette
I . Tite-Live, I, 25. — 2. Ib., XXX, 32. — 3. U latin est plus Tort : • Longe nræclarissimi. »
magnificence de langage est d’une oraison funèbre. Tite Live emporte l’admiration de haute lutte, à coups redoublés d’épithètes; il ferait mieux de la laisser naître. Ce luxe de style met en défiance; nous voulons voir, non être éblouis. Les faits qu’on nous montre ainsi ne sont plus intacts; transformés dans la pensée de l’auteur, ils en portent la marque. Il valait mieux les laisser purs dans leur nudité native que les parer de tout cet éclat. Quand les trois cents ' Fabius partent contre les Véiens : « Jamais, dit Tite Live’, armée si petite par le nombre, si grande jiar la renommée et l’admiration publique, ne traversa la ville. Trois cent six soldats, tous patriciens, tous d’une môme maison, dont aucun n’eilt paru indigne de présider le sénat dans les plus beaux temps de la république, partaient, menaçant de ruiner le peuple véien avec les forces d’une seule famille. » Cet accent est celui d’une harangue. Bossuet prend le même ton pour célébrer les campagnes du prince de Condé. Seulement, l’éloquence approche ici de la déclamation, et le besoin d’embellir conduità l’emphase : dans une famille de trois cent six membres, trois cent six dignes d’ôtre princes du sénat ! Cela est d’un rhéteur. Ces exemples distinguent nette-