GIL\PITRE II
que par mon insigne malheur la fortune publique lésormais est garantie, puisque mon triomphe, comme en dérision de la prospérité humaine, à été placé entre les funérailles de mes deux enfants. Perséc et moi, nous offrons d’illustres exemples du sort des mortels ; lui, qui captif a vu conduire devant lui ses enfants captifs, les a pourtant encore ; moi, qui ai triomphé de lui, j’ai quitté les funérailles de l’un pour monter au Capitole, et du Capitole, je suis allé voir expirer l’autre. De tant d’enfants, il n’en est aucun qui porte le nom Paul Émile; deux ont été donnés en adoption aux familles Cornélia et Fabia, quand ma postérité semblait nombreuse. Dans la maison de Paul Émile, il ne reste plus qu’un vieillard. Mais, parmi ces désastres de ma race, votre bonheur et la prospérité publique me consolent. » Ces paroles sont dignes de Corneille; mais Tite Livc, (jui représente si bien cette grandeur, eût dû remonter à sa source. Il devait faire voir, comme Plutarque, qu’elle vient des traditions de famille et des mœurs patriciennes; un noble comme Paul Émile, que sa naissance destine aux honneurs, que son nom seul porte aux charges, * qui naît homme public, considère les affaires de Rome comme les siennes, et sa patrie comme son héritage. Son rang explique sa vertu, et sa vertu expliquée devient naturelle ; le grand
LES CARACTÈRES DANS TITE LIVE. 247 homme se trouve homme. Il reste à une place éminente, mais il n’esl plus guindé en l’air comme par miracle : nous comptons les degrés qui mènent jusqu’à lui. J’ajoute que ses traits, devenus plus humains, deviennent plus distincts. En s’approchant de nous il s’anime. La noble statue du moraliste se meut sous la main du biographe. Tite Live représenterait mieux sa vie, s’il saisissait mieux la vérité.
Tout ce que nous venons de blâmer ou de louer dans cette conception des caractères est l’effet de l’esprit oratoire. Singulier spectacle que celui d’une qualité dominante qui traverse toutes les parties d’un talent, laissant partout les marques de son passage! Tite Live est orateur. C’est pour- ([uoi la passion entre avec lui dans l’histoire. Un souffle pénètre dans les dissertations de Polybe. Les sèches annales, qui d’un ton monotone récitaient une liste de notes, reprennent un accent; devant nos yeux passent des figures expressives; du milieu des poudreuses chroniques sort la multitude des personnages morts et des nations éteintes; et l’histoire n’est plus une combinaison d’idées, mais un combat d’hommes. Tito Live est éloquent. C’est pourquoi ilexiirimeavec une force extrême lesgrandes qualités des grands hommes, l’amour de la liberté et de la patrie, ta ücrlé et le courage indomptables, la majesté calme, l’élan
lie l’inspiration. L’imagination anime ce qu’elle touche, et dans ce qu’elle touche ce qu’il y a de plus beau. Mais le but de l’orateur est d’exciter une émotion dans notre cœur, non d’imprimer dans notre esprit un caractère. C’est pourquoi, quand il devient historien, il ressuscite les passions universelles et simples, et non ces assemblages complexes de sentiments particuliers qui sont les âmes. Il peint plutôt des qualités que des personnages*. S’il marque leur passion dominante, il en omet les causes ou les effets *. II ne l’explique point par les circonstances qui l’ont développée; il n’explique pas le reste par elle’. S’il fait parler un personnage, il songe à la cause plus qu’à l’orateur, et rend le plaidoyer moins naturel que parfait ; il adoucit les rudesses, corrige les négligences, efface le laid, le bas, le mesquin, l’excessif*, et cache la vérité sous l’éloquence. Les êtres ainsi recomposés sont trop beaux pour être réels; l’auteur parait derrière ses vagues ligures, et, dans cette longue galerie, le portrait de Tile Live est le plus précis et le plus complet.
1. Fabius. — 2. Annibal, Paul Émile, — 3 Scipion. — 4. Caton, le peuple romain.
§ 1. Narrations.