‹ Essai sur Tite Live (volume 2)Chapitre 93 sur 112 · Ré&ezion trop savante, qui sent l’école du rhéteur · texte numérisé non relu

Ré&ezion trop savante, qui sent l’école du rhéteur

LES NARRATIONS DANS TITE LIVE. 265 toute la foule des premiers de l’État. Comme il était monté à la tribune aux harangues, Papirius lui ordonna de descendre en un lieu moins élevé. Son père le suivit en disant : « Tu fais bien de « nous faire descendre à une place où, simples « particuliers, nous pourrions encore élever la « voix. » Là, d’abord, on entendit moins des discours suivis que des altercations. Le bruit fut enfin dominé par la voix et l’indignation du vieux Fabius, (jui reprochait à Papirius sa tyrannie et sa cruauté : lui aussi avait été dictateur à Rome, et n’avait maltraité personne, ni homme du peuple, ni centurion, ni soldat. Pour Papirius, il demandait la victoire et le triomphe sur un général romain. Quelle différence entre la modération des anciens et la cruauté et la tyrannie d’aujourd’hui! Le dictateur Q. Cincinnatus, après avoir délivré d’un siège le consul Minucius, pour toute peine l’avait laissé lieutenant dans l’armée au lieu de consul. M. Furius Camille, quoique L. Furius, méprisant sa vieillesse et ses conseils, eût livré bataille avec l’issue la plus honteuse, nonseulement avait si bien retenu sa colère sur le moment qu’il n’avait rien écrit contre son collègue, ni au peuple, ni au sénat; mais encore de retour à Rome, le sénat lui ayant donné le choix d’un collègue, il l’avait choisi entre tous les tribuns consulaires pour l’associer à son comman-

demenl. Le peuple lui-même, qui a le souverain pouvoir en toute chose, quand un général, par témérité ou incapacité, a perdu une armée, s’est toujours, dans sa colère, contenté de le punir par une amende ; jusqu’à ce jour, on n’a fait à aucun chef une affaire capitale d’un mauvais succès. Maintenant qu’il s’agit d’un général romain vainqueur, d’un homme qui a mérité les plus beaux triomphes, on fait ce qui ne serait pas permis même contre des vaincus, on lève sur lui les verges et les haches. Qu’aurait-on fait soulfrir à son fils, s’il avait perdu son armée, s’il avait été battu, mis en fuite, dépouillé de son camp? La violence de Papirius i)Ouvait-elle s’emporter plus loin que les coups et la mort? Comme il serait convenable (|ue la cité fût, grâce à Fabius, dans la joie, la victoire, les supplications, les félicitations, et que celui-ci grâce auquel les temples des dieux sont ouverts, les autels fument de sacrifices, sont comblés d’offrandes, soit mis à nu et déchiré de verges, sous les yeux du peuple romain, tournant ses regards vers le Capitole et la citadelle, et les dieux qu’il n’a pas en vain implorés dans ses deux combats ! Dans quels sentiments l’armée qui a vaincu sous sa conduite et sous ses auspices supporterait-elle ce spectacle? Quel deuil dans le camp romain! quelle joie parmi les ennemis! »

Ici l’art oratoire est un peu trop visible; les dernières raisons étaient déjà dans le plaidoyer du vieil Horace. Mais le lieu commun est bien éloquent.

« Ainsi parlant avec des plaintes et des reproches, implorant l’aide des dieux et des hommes, il tenait son lils embrassé en pleurant. De son côté étaient la majesté du sénat; la laveur du peuple, l’appui des tribuns, le souvenir de l’armée absente ; de l’autre, on mettait en avant le commandement absolu donné par le peuple, et la volonté du dictateur toujours respectée comme celle d’un dieu % et l’ordre de Manlius et l’amour paternel sacrifié à l’intérêt public. L. Brutus, fondateur de la liberté romaine, avait déjà auparavant donné cet exemple sur scs deux lils. Maintenant des pères et des vieillards indulgents laissent mépriser l’autorité des autres, pardonnent à la jeunesse, comme une faute légère, le renversement de la discipline militaire. Il persistera pourtant dans sa résolution, et pour celui (jui, contre ses ordres, a combattu avec des présages troublés et des auspices douteux, il ne lui remettra rien de la peine qu’il mérite; s’il n’est pas au pouvoir de Papirius que la majesté du commandénient demeure entière, Papirius du moins n’af-

Page 1