Tite Live agrandit parce que la passion exagère
faiblira en rien le droit suprême. Il souhaite que la puissance tribunitienne, respectée elle-même, respecte aussi le commandement à Rome, et que le peuple n’anéantisse pas en lui le dictateur et le droit de la dictature ; s’il le fait, ce n’est pas Papirius, ce sont les tribuns et le funeste jugement du peuple qu’accusera la postérité; bien vainement, alors que, la discipline militaire une fois profanée, le soldat n’obéira plus au centurion, le centurion au tribun, le tribun au lieutenant, le lieutenant au consul, le maître de la cavalerie au dictateur; que personne n’aura plus de respect, ni pour les hommes, ni pour les dieux; qu’on n’observera ni les ordres des généraux, ni les auspices; que les soldats, à l’aventure, sans permission, iront errer en pays ami ou ennemi, et qu’oubliant leur serment ils se mettront en congé à leur caprice, où il leur plaira; lorsque le drapeau, moins entouré d’abord, finira par être tout à fait désert ; lorsqu’on ne se rassemblera plus à l’ordre ; lorsque sans distinction, le jour, la nuit, en lieu favorable ou désavantageux, sans l’ordre ou par l’ordre du général, on combattra; lorsqu’on ne gardera plus son rang ni son drapeau , et que le service militaire se fera au hasard comme un brigandage, au lieu de s’exercer comme une institution consacrée. Tribuns du peuple, offrez- vous à tous les siècles
pour répondre à ces accusations; dévouez vos têtes à leur jugement pour le caprice de Q. Fabius. »
Cette complète décomposition d’une idée en ses moindres parties, cette logique pénétrante qui suit sans s’arrêter les dernières conséquences d’un pardon téméraire, cette multitude de mouvements qui se réunissent en une même passion, ce souffle continu et croissant, qui finit par tout renverser, sont l’éloquence même. La riche imagination oratoire coule à pleins bords, comme un grand fleuve, d’un élan irrésistible et régulier.
« Les tribuns étaient dans la stupeur, et déjà plus inquiets pour eux-mêmes que pour celui qui implorait leur aide, lorsqu’ils furent délivrés de ce fardeau par le concours du peuple romain, qui, passant aux prières et aux supplications, demanda au dictateur de faire grâce du châtiment au maître de la cavalerie. De leur côté, les tribuns, suivant le mouvement qui poussait tout le monde à la prière, conjurèrent instamment le dictateur de pardonner à la faiblesse humaine, à la jeunesse de Fabius. 11 était déjà assez puni. Déjà le jeune homme lui-même, déjà son père, M. Fabius, cessant toute résistance, tombaient à ses genoux et essayaient de fléchir sa colère, alors le dictateur, imposant silence : « C’est bien, dit-il, Romains. La victoire reste à la discipline /
a militaire, à la majesté du commandement, qui « aujourd’hui ont couru danger de périr. Q. Fa- « bius n’est pas absous du crime qu’il a commis « en combattant contre l’ordre du général ; mais, « condamné pour ce crime, il doit sa grâce au « peuple romain, il la doit à la puissance tribu- « niticnne, qui lui accorde la protection non pas « de son autorité, mais de ses prières. Vis, « Q. Fabius, plus heureux de l’accord que mon- « tre la cité pour te défendre que de cette vic- « toire dont tu te glorifiais tout à l’heure. Vis, a après avoir osé un attentat que ton père « lui-même, s’il eût été à la place de Papirius, « ne t’eût point pardonné. Tu rentreras en grâce a avec moi quand tu le voudras. Pour le peuple « romain, à qui tu dois la vie, tu ne peux lui « rendre de plus grand service que d’avoir apte pris en ce jour à te soumettre en paix et en « guerre aux commandements légitimes. » Ayant déclaré qu’il ne retenait plus le maître de la cavalerie, il descendit du temple ; le sénat plein de joie, et le peuple encore plus joyeux, les entourèrent et les suivirent, félicitant ici le maître de la cavalerie, là le dictateur ; et le commandement militaire paraissait aussi bien affermi par le péril de Fabius que par le supplice déplorable du jeune Manlius. »
Cette phrase est une péroraison ; Tite Live ré-
LES narrations DANS TITE LIVE. 271
sume les faits et eonclut, comme dans un discours. Au fond, dans ses récits, tout est discours; quand il raconte, son ton est aussi véhément que lorsqu’il harangue; soit qu’il parle, soit qu’il fasse parler les autres, il garde le même génie et le môme accent. Voyez cette peinture des Romains après la capitulation des Fourches caudines : « Le retour des consuls renouvela dans le camp le désespoir, au point que les soldats s’abstenaient à peine de porter les mains sur ceux dont la témérité les avait poussés dans ce piège, et dont la lâcheté allait les en faire sortir plus honteusement qu’ils n’y étaient tombés. « Ils n’ont point pris de guides, ils n’ont point « eu d’éclaireurs: ils se sont jetés en aveugles, a comme des hôtes féroces, dans une fosse.» Les soldats se regardent les uns les autres, ils regardent leurs armes qu’ils vont livrer tout à l’heure, leurs mains qui seront désarmées, leurs corps qui seront livrés à la merci de l’ennemi. Ils voient déjà par avance le joug détesté, les railleries des vainqueurs, leurs visages insultants, et ce passage d’hommes sans armes au milieu d’hommes armés , puis cette lanientable marche de soldats déshonorés à travers les villes alliées, ce retour dans leur patrie et dans leurs familles, où souvent eux-mêmes et leurs ancêtres sont revenus triomphants. « Seuls, ils
« ont 616 vaincus sans blessures, sans coups, « sans combat. Ils n’ont pas même pu tirer leurs « 6p6es, en venir aux mains avec l’ennemi; c’est « pour rien qu’ils ont eu des armes, des forces, « du courage. » Voilà ce qu’ils disaient en fr6missant, lorsqu’arriva l’heure fatale de l’ignominie, moins amère encore dans la pr6vision que dans l’effet. D’abord on leur ordonne de sortir des retranchements, sans armes, avec un seul vêtement. Les otages sont livrés les premiers, et mis sous une garde; puis on ôte aux consuls le paludamentum, et on renvoie leurs licteurs. Cette vue excita une si grande pitié, que ceux qui tout à l’heure les maudissaient et voulaient les livrer et les déchirer, oubliant leur propre sort, détournaient les yeux de cette profanation d’une si haute majesté, comme d’un spectacle infâme. .
« Les consuls, les premiers, passèrent sous le joug; puis chacun, selon son grade, subit à son rang l’ignominie ; puis les légions tour à tour. Les ennemis armés les entouraient et les chargeaient de railleries et d’insultes ; des épées même furent souvent levées sur eux, et plusieurs blessés ou tués, lorsque l’indignation trop visible sur leurs visages offensait le vainqueur. Ils passèrent ainsi sous le joug, et, ce qui était pire peut-être, devant les yeux des ennemis.
Lorsqu’ils furent sortis du défilé, quoiqu’ils
fussent arrachés pour ainsi dire aux enfers, et qu’ils crussent voir pour la première fois la lumière, la lumière en leur montrant leur déplorable troupe leur parut plus pénible que toute mort. Ils auraient pu arriver à Capoue avant la nuit; mais doutant de la fidélité de leurs alliés, et retenus par la honte, non loin de Capoue, manquant de tout, ils se jetèrent à terre au bord du chemin.... Ni l’accueil affable de leurs alliés, ni leur air de bonté, ni leurs propos ne purent. Je ne dis pas leur arracher une parole, mais leur faire lever les yeux et regarder en face les amis qui les consolaient.... Ils s’eri allèrent silencieux et presque muets.... Ils ne rendaient point le salut, ils ne répondaient pas quand on les saluait; pas un d’eux n’ouvrait la bouche.
« Ce silence obstiné, ces yeux fixés à terre, ces oreilles sourdes à toutes les consolations, cette honte de voir la lumière indiquaient un grand amas de colère qui s’amoncelait au plus profond de leurs cœurs, et le souvenir de Caudium devait être un jour plus doulourèux pour les Samnites que pour les Romains*. » Dans tout ce passage respire une sombre et farouche douleur, digne d’un de ces soldats si humilies et si braves;
1 . Comparez à cette narration celle do Thucydide (les Spartiates à Sphaclérie]. C’est la narration pure opposée à la narration oratoire.
et Tite Live n’eût pas mieux dit si le lendemain, û Rome, il eût voulu les exhorter à la vengeance et au combat.
Cette passion si vive est vraie. Le cœur, comme l’esprit, a sa logique, et l’orateur sait l’une aussi bien que l’autre. Le grand sens de Tite Live est mis au jour par la maladresse de Denys. Comparons les deux récits de la mort de Lucrèce. Voici la narration de Tite Live * :
« Quelques Jours après, Sextus Tai'quin, à l’insu de Gollatin vint à Collatie avec un seul compagnon. Personne ne soupçonnant son dessein, il fut reçu avec amitié et conduit après souper dans la chambre des hôtes. Là, brûlant d’amour, dès qu’il crut chacun endormi et son entreprise sûre, il vint l’épée nue vers Lucrèce qui dormait, et lui appuyant la main gauche sur la poitrine : « Silence, Lucrèce, dit-il, je suis « Sextus Tarquin; mon épée est dans ma main.
« Tu mourras, si tu pousses un crL » Quelles gaucheries et quelles bévues dans Denys! « La femme s’étant éveillée au bruit, et demandant qui était là, il lui ordonna de se taire et de rester dans la chambre, menaçant de la tuer, si elle essayait de fuir ou de crier. » Elle eût fui ou crié, si les choses se fussent passées ainsi. Le mal-