‹ Essai sur Tite Live (volume 3)Chapitre 34 sur 111 · Tite Live, VI · texte numérisé non relu

Tite Live, VI

livres, sans niosuror auparavant ce qu'ils ni(''ritcnt de confiance. Or, sans estime exacte de la ccrliludo a('(|uiso, il n'y a pas de scionco. L'iiislorion, couuiK! l'astronome, doit limiter d'avance les erreurs prévues de ses instruments imparfaits , et marquer de combien sa probabilité approche de l'évidence. Quand on plonge profondément dans le temps ou dans l'espace, le principal travail est de fixer à quel degré d'ifssurance peut et doit monter la croyance. La science est une monnaie qui n'a de valeur qu'en portant sur soi le chilTre de valeur. Tite Live sent que les premiers siècles sont douteux; mais il ne dit pas jusqu'à quel i)oinl il faut douter. Remar([uez encore qu'il critique aussi peu les événements que les documents. S'il connaît le jeu des passions humaines, c'est dans les faits grands et saillants, dans une bataille, une délibération, une sédition. Mais souvent il ignore les mœurs étranges et oubliées qui ont fait les institutions, les révolutions obscures et lentes qui les ont défaites , et les vastes monuments' insensibles par lesquels naissent et se forment les nations. Rome, dans son histoire, se fonde tout d'un coup telle qu'elle sera pendant plusieurs siècles. Romulus, un jour, s'avise d'un décret, et voilà le peuple divisé en deux ordres. Numa, d'un seul coup, invente tout le culte, crée les prêtres.

Instruit par ses vertus, ce peuple de brigands devient subitement si pieux et si juste que ses voisins se font un scrupule de l'attaquer. Puis aussitôt on entend le terrible chant de Tullus Hostilius. Tout s'improvise ; les esprits changent, les institutions naissent comme par magie. Dans ce roman peu vraisemblable, on a oublié deux choses, la nature de l'homme et le temps. Que dire de la délicatesse du bon Porsenna, qui cesse d'insister en faveur de Tarquin de peur d'être indiscret? de la ponctuelle obéissance des Volsques, qui ne gardent pas une seule des villes conquises pour eux par Coriolan?Tite Live s'arrête devant les fables trop évidentes; il doute du gouffre de Curtius, du corbeau de Yalérius. aiais que d'obscurités et d'erreurs dans ses récits de victoires supposées et de séditions confuses ! Il n'est ni homme d'État ni homme de guerre; il ne songe ni à contrôler le récit d'une campagne par l'étude des lieux et la comparaison des marches, ni à expliquer les dissensions civiles en cherchant l'origine, la composition et la situation des partis. Dira-t-on qu'il s'est figuré clairement les mœurs et les sentiments propres aux temps anciens, et que, pour peindre les temps barbares, il a pris les couleurs et les traits de la barbarie? Mais, sauf quelques formules frappantes jetées çà et là par hasard, il représente l'antique Rome,

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comme Racine se représentait l'antique Grèce, avec des disparates choquantes, tout s'y heurtant, les mœurs elle style, les institutions et les sentmients. Entre lo fratricide d'Horace et le supplice de Metlius se développent d'harmonienv et abondants discours d'un art consommé et d'une élocution choisie, dignes de Messala ou de Pollion. Voyez comme TuIIus Hostilius a profité entre les mains de Tite Live? comme le féroce barbare est devenu habile harangueur! Un orateur eût-il mieux préparé les esprits et ména-é les passions? « Romains, dit-il, si jamais dans une guerre vous avez dû rendre grâce d'abord aux dieux immortels, ensuite à votre coura-e c'est dans le combat d'hier; car vous avez combattu non-seulement contre les ennemis, mais contre un' ennemi plus grand et plus dangereux contre la perfidie et la trahison de vos alliés Ne vous y trompez pas; c'est sans mon commandement que les Albains ont gagné les montagnes Ce n'était point un ordre, mais un stratagème et un semblant d'ordre, afin de vous retenir au combat en vous laissant i-norer cette désertion et de jeter l'épouvante et la fuite parmi les ennemis, en leur faisant croire qu'ils allaient être entourés par derrière. Au reste, tous les Albains n'ont point part à la faute que je dénonce: ils ont SUIVI leur chef comme vous m'auriez suivis

vous-mùmes, si j'avais voulu vous mener hors de votre poste. C'est Mettius que voici qui les a conduits là; c'est Mettius qui est le machinateur de cette guerre; c'est Mettius qui est le violateur des traités conclus entre Albe et Rome. Mais je veux qu'un autre ose à l'avenir une action pareille, si je ne donne aujourd'hui en sa personne une leçon éclatante aux mortels. Mettius Fuffétius, si tu pouvais apprendre à respecter la foi et les traités, vivant tu aurais reçu de moi cet enseignement. Mais, puisque ton naturel est incurable, enseigne du moins au genre humain, par ton supplice, à croire à la sainteté de ce que tu as violé. Ainsi, de même que tout à l'heure ton âme a été partagée entre Fidènes et Rome, de même tu vas livrer ton corps qui sera déchiré en morceaux ^ « Trop heureuse et trop ingénieuse antithèse! J'ai honte de comparer Tite Live à Mézerai; mais c'est justice, et TuUus parle aussi bien que les nobles de Childéric^ Songeons que Tullus, Scipion, Caton, plébéiens, patriciens. Grecs, Romains, barbares, hommes de tous temps et de tous pays, ont chez Tite Live le même langage exquis, le même bon goût oratoire et la même scienctî du raisonnement, disciples de la même école, formés sous un maître qui, bon gré

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