Tite Live, I, 28. — 2. Histoire de France
LA CRITIQUE DANS TlTi.! LIVE. 85
mal gré, les rend tous éloquents. Cela nous cho- (jue moins, au temps des g'uerres ^^recques et puniques, plus voisines des âges lettrés; à tort pourtant : car cet art heureux ne s'accorde g-uère avec les rudes fragments d'Ennius et de Galon. Ce genre d'ignorance n'a «piune excuse : c'est qu'alors il était universel. Et pourtant comment, dans un récit de sept cents années, ne pas s'apercevoir que les esprits et le langage changent? Il suffit d'avoir vécu dix ans pour découvrir une révolution dans le style et dans les sentiments. Tito Live a-t-il donc cru que l'histoire est une énumération de batailles et de décrets, et qu'il s'agit non de peindre les hommes, mais d'exposer les faits? Dans cette ignorance, que devient le sens critique? Comment décider si un événement est vraisemblable, quand on ne se représente pas les mœurs et les idées qui l'ont causé? Gomment comprendre les passions, quand l'imagination se figure toujours les mêmes physionomies, et qu'elle avance parmi cent copies du même portrait? J'ose dire que l'histoire reste immobile. Du premier au trente-deuxième livre, mêmes vertus, même sagesse, même frugalité, même constance; on a vu les conquêtes s'étendre et l'égalité s'établir; tout a changé, sauf l'homme, U et dans le vrai rien ne change que par les chan- * gements de l'homme. Cette erreur permanente
brise la pointe de la critique. L'instrunient émoussé ne lait plus que tâtonner grossièrement parmi les traits délicats do la vérité.
VI. Je crois que, s'il est trop peu clairvoyant, c'est qu'il est trop peu érudit. Pour atteindre une parcelle de la vérité, il faut l'embrasser toute; chaque l'ait s'éclaire de la lumière des autres, et le grand jour les met dans leur vrai jour. C'était peu de connaître les batailles, les traités, les séditions, et ce que rapportaient les annalistes. Il iallait, par les rituels et les traditions rustiques, retrouver l'ancienne religion sous la mythologie nouvelle qui l'avait ornée et déformée, et séparer les dieux italiens, pures abstractions, immobiles, mystérieux, adorés par intérêt et par crainte , des brillantes divinités de la Grèce, images embellies de l'homme, vivantes comme lui. Il eût dû observer, dans les Douze Tables et dans le droit Papirien, l'institution de la famille antique transformée depuis par la morale stoïque et par les interprétations des préteurs. On voudrait qu'il eût connu la vie des laboureurs romains, ce combat contre le sol, contre le Tibre, contre la famine, cette épargne et cette avarice. Mais ces faits le touchent si peu qu'il cite la loi des Douze Taliles sans paraître la comprendre ou en remarquer l'importance. Il n'est frappé
LA CRITIQUE DANS TlTl'; IJVK. 87
(jucdes événcmenis nii)porlés par les annulislos; il sïnlcressc b'um \)\us à riiisloin; do Vir^nnio (juà Ja législation iiuinclle. AiilaiU il recherche ardeiimuMil les iiiurccaux d'éloquence, aulanl ii liiil .soièTiieusement les dissertations d'érudil; la passion s'émeut d'abord en lui, Jamais la curiosité. Il ne s'iiKjuiètc ni de la constitution, ni de la religion, ni des usages domestiques, ni de toul ce qui fonde le caractère et règle la vie d'un peuple. Les événements, l'action, surtout l'ac-| tion dramatique, voilà ce qui lui plaît et ce qu'il développe; et si, après le vingtième livre, nous comprenons par son récit les institutions de Rome et de lltalie, son intention n'y est pour rien ; les faits parlent à sa place ; il dit tout, I)arce qu'il transcrit tout. Il eût fallu savoir davantage pQur bien voir.
Reconnaissons dans la criti(|ue de Titc Live les/ défauts, comme tout à l'heure les mérites : nul emploi des documents originaux ; dans les premiers siècles les récits contemporains négligés ; une partialité involontaire pour Rome et les pa- | triciensj sur les annalistes consultés, presque ' aucune recherche ; les événements saillants mieux compris que les changements lents et vastes; nulle idée de la barbarie anti(|ue, nulle élude, sinon par accident, de ce qui n'est pas ^ une bataille, un décret du sénat, une querelle
du Forum. L'orateur leltrô el citoyen évite les recherches érudites, n'étudie que ce qui peut être une matière d'éloquence, orne tout de son beau style, et devant la postérité loue sa patrie et sa classe. Les mérites de Tite Live ont les mômes causes que ses défauts.
S I. Bëaufort.
. Un érudit français du dix-huitième siècle. — Son discours contre les documents de l'histoire romaine. — Contre les événements de l'histoire romaine. — II. Critique de la critique. — Autorité des grandes Annales. — Documents officiels. — Autorité des premiers historiens. — En histoire le probable est le vrai.
I. Pendant queTite Live s'avance en triomphateur à travers les mjihes et les victoires romaines, deux greffiers le suivent, chagrins et douleurs, comptent les morts, contrôlent ses rapports, lui demandent ses preuves. A partir du vingtième livre, ils l'approuvent; mais quant aux premiers, l'un déclare qu'il n'en faut rien croire, l'autre refait le récit. Certes, le scandale fut aussi grand que le jour où, pour la première l'ois ^, un tribun, Génucius ou Considius, mit la main sur le consul qui descendait de son char, et le cita devant le peuple pour justifier sa camj)agne. Cependant ni l'un ni l'autre n'avaient