‹ Essai sur Tite Live (volume 3)Chapitre 51 sur 111 · Niebuhr, t. VI, p · texte numérisé non relu

Niebuhr, t. VI, p

reste, imitons sa modération et sa réserve ; sou- \ <Mions-nous qu'il a mieux aimé ignorer que deviner, et que, s'il a employé dix livres à abréger! avec des doutes les cinq cents premières années (le Rome, il en a employé cent trente à dévelop- ■; per l'histoire certaine des deux derniers siècles, i A travers la distance, nous ne découvrons des anciens âges que les grandes masses et les vastes mouvements. Les faits i)articuliers ont péri; les laits généraux subsistent, cl le critique se fait philosophe pour rester historien.

CITAPITRE IV.

Elle cherche la loi des faits, et la loi des lois partielles. — L'or dre des faits en montre la loi. — Puissance d'un adjectif. — La poésie est une philosophie.

En toute science, comme en histoire, la connaissance des faits particuliers est étroite. L'homme, n'occupant qu'un point de l'espace et du temps, aperçoit autour de lui un petit cercle éclairé ; au delà est un demi-jour, puis une obscurité qui s'épaissit, puis la nuit infinie qui de toutes parts le presse. C'est la connaissance des faits généraux qui nous relève. Ce coin où nous sommes relégués nous en fournit la matière, et la chute d'une pomme suffit à Newton pour deviner cette loi de la pesanteur qui fait rouler les astres au delà de la portée de nos instruments et de nos conjectures. L'historien est donc philosophe, cl ne rassemble des faits que pour trouver dos lois.

Cette recherche change son caractère par une nouvelle passion. Peu lui importe désormais do voir passer devant lui l'armée dos événements dis-

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|icrsés comme ils lo sont en dilTt^renls lieux, en «lilirTcnts t(Miips. Ce vain plaisir de curiosifé se Iniirne pour lui en malaise; il essaye à chaque instant de les arrêter au passage, portant les mains en tout sens pour saisir les chaînes invisibles qui les lient, afin de voir partout la nccessitr maîtresse de la fortune. Sortant du monde (les corps, si bien réglé et qui paraît une raison agissante, il comprend qu'un ordre semblable est dans les affaires humaines, qu'un gouvernement secret mène tant de faits inattendus, que le monde est comme un champ de bataille, où, dans la confusion et le tumulte, tout obéit à la volonté d'un chef unique et marche vers le but que d'avance il a marqué. C'est un bonheur et un besoin ( pie de trouver ce plan caché, non-seulement parce ([ue l'ordre est beau, mais parce qu'un fait dont on ne voit pas la cause reste incertain, flottant dans l'air, sur le point d'être emporté par la moindre difficulté qui surviendra. Les causes trouvées sont des preuves ajoutées, et une explication vaut un témoignage; il faut que le corps entier de l'histoire revendique le fait et se l'attache par une nécessité certaine, pour qu'il soit acquis k la vérité. L'historien sait enfin qu'un l fait séparé de sa loi est incomplet, qu'il tient ù «celui-ci, à tel autre, à ceux-là qu'on voit à peine dans le lointain de l'avenir ou du passé; que lui

ôtcr SCS précédcnls ou ses suites, c'est lui retrancher une partie de lui-même. Autant vaudrait décrire les organes d'une plante sans dire comment ils s'aident et se nourrissent entre eux. L'histoire est un corps vivant qu'on mutile dès qu'on trouble l'économie de ses parties. Ce n'est pas la conserver que de présenter les faits, un à un, tels qu'ils se sont succédé dans le temps. La mémoire qui les déroule ainsi est un mauvais juge, et sa vérité n'est pas la vérité. La raison seule, interprète des lois, aperçoit l'ordre naturel qui est celui des causes; et, découvrant le plan de l'his- \ toire, étend, dispose, confirme et complète l'œuvre commencée par la critique et l'érudition.

Dans cet esprit, l'historien recherche deux sortes de lois. Chaque groupe de faits d'abord a sa cause. Pourquoi les Samnites furent-ils vaincus? D'où vient que Rome abattit l'Étruric? puis les Gaulois, puis Carthage, puis la Macédoine? Gomment les plébéiens obtinrent-ils l'égalité des droits? Quel changement lit passer aux grands la toute-puissance? Par quelle nécessité s'établit l'empire? Expliquer chacune de ces révolutions et de ces guerres, c'est ramasser et abréger en une seule idée tous les faits qui la composent. Voilà l'esprit à demi satisfait ; sa connaissance resserrée et complétée se dépose par quelques formules dans ce trésor de lois qui résume et or-

LA PHILOSOPHIE DANS L'HISTOIRE. 127 donne l'enscniblo des événcmciils. Qu'un polilii|uc, un jurisconsulte, un général, s'en lienncnl à cette recherche, cela est naturel, puisqu'ils savent désormais tout ce qui peut s'appliquer à leur art ; mais la raison, plus philosophiciuc et plus exigeante, expli(pie ces exi)lications, et réduit ces lois en lois plus générales. Les causes partielles supposent des causes universelles. Pourquoi cette guerre éternelle? Comment la population de Rome y a-t-elle suffi? D'où vient que nul peuple n'a pu résister? D'où vient ce talent d'agir, de conquérir, d'administrer? Pourquoi ce culte discipliné de dieux abstraits, cette famille toute légale, cet amour extraordinaire de la patrie, ce respect de la lettre et de la formule, cette impuissance dans l'art et dans la haute philosophie? Par quelles causes périt la population, la vertu ancienne, l'esprit militaire? D'où vient que tout s'épuise et s'anéantit, croyances, talents, peuple, mœurs, lentement, fatalement, et que rien n'en reste qu'une administration et un code sous un maîtfe ? Toutes les parties du caractère et de la vie romaine se tiennent, et l'historien, en les rapprochant, en les classant, en les interprétant, voit du milieu de tant de lois s'éle- ' verune idée dominante qui exprime en abrégé île génie du peuple et contient d'avance son histoire, de môme qu'une déhnition comprend en

soi toutes les vérités mathématiques qu'on en déduira. C'est alors que l'historien, parvenu à son but, ressent le plein plaisir de la science. Cette foule innombrable de faits obscurs et épars, répandus à travers douze siècles, de l'Afrique à la Bretagne, dclaLusitanie au pays des Parthes, ne forme plus qu'un tout, où les lois particulières ({ui groupent les événements se groupent ellesmêmes sous une loi universelle, du haut de laquelle on démêle leur ordre et on suit leurs mouvements.

Faut-il pour cela abandonner la narration et composer des catalogues de faits terminés par des formules géométriques? Un écrit peut être philosophique et rester vivant. Pour expliquer les événements, il suffit de les disposer dans l'orçlre convenable ; c'est dire leur cause que leur donner leur place; et l'art de philosopher n'est que l'art de composer. Mettons ensemble ceux qui sont les effets d'une même cause, ou qui vont vers un même but. Conservons dans la science les ressemblances qu'ils ont dans la nature ; estimons-les d'après ce qu'ils sont. Et que sont-ils, sinon les dépendances d'une grande cause commune et les avant-coureurs d'un effet important? Telle conquête du peuple, le partage du consulat ou la publication des Douze Tables, n'est qu'un pas dans le lent progrès de l'égalité. Telle expé-

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(litioii contre les Samniles n'est qu'une marche (liins celte Imlaillc de soixante années (lui al)allit les montagnards du Sud. Vous n'avez plus besoin de disserter {[uand vous avez exposé des faits suivis, tous de même espèce, aboutissant tous au même efl'et. Le lecteur trouve de luimême la loi qui les assemble; en les mettant en ordre, vous avez montré leur ordre, et vous ôte« philosophe sans cesser d'être historien. — Un autre moyen de faire saisir les lois est de choisir parmi les faits. Quelle langueur dans la narra^tion, si on les dit tous! A quoi bon, après avoir raconte dans une guerre vingt combats ou pillages, continuer la suite monotone d'escarmouches toujours semblables? C'est trop dire que tout

\ dire, il ne faut ni accabler l'esprit, ni encombrer la science. Ce sont les chroniqueurs qui éternellement répètent les famines, les batailles, les fêtes, sans jamais se lasser de recommencer leur rebutante ônumération. L'historien court à l'idée générale à travers les faits qui la prouvent, ne s'arrête que i)our mieux l'expliquer par des détails expressifs, et montrer à l'horizon le but de son voyage. On sent avec lui qu'on chemine et qu'on avance ; la narration devient intéressante

/ parce que les faits sont choisis, comme tout à l'heure elle devenait animée parce que les faits étaient ordonnes; elle est rapide, parce qu'elleest

savaiilc, cl aniuso, parce qu'elle instruit. Croit-on enfin ({u'il Caille tant de mots pour exprimer une loi ou in(li({uer une cause? Les principales sont les caractères des climats et des peuples. Un portrait de six lignes, s'il est vil" et vrai, en apprend plus qu'un volume de dissertation. L'imagination a cela d'admirable qu'un adjectif bien placé lui figure toute une contrée ou toute une nation. Estce faire une théorie trop sèche que d'expliquer ainsi la ruine de l'Étrurie? « Au milieu de leurs fêtes religieuses et de leurs éternels banquets, les Lucumons d'Étrurie s'avouaient leur décadence et prédisaient le soir prochain du monde. Derrière les murs cyclopéens des villes pélasgiques, ils entendaient le péril s'approcher. Les Liguriens avaient poussé jusqu'à l'Arno; les Gaulois gravissaient à grands cris l'Apennin comme des bandes de loups, avec leurs moustaches fauves et leurs yeux d'azur si efîrayants pour les hommes du Midi. Et cependant du Midi même, les lourdes légions de Rome marchaient d'un pas ferme à cette proie commune des barbares. Déjà la grande ville de Véies laissait une place vacante dans la réunion nationale des fêtes annuelles de Vulsinie. Il fallut bien quitter les pantomimes sacrées, et les tables somptueuses, et les danses réglées par la tlûte lydienne ; il fallut équiper en soldats les laboureurs des cam-

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