‹ Essai sur Tite Live (volume 3)Chapitre 73 sur 111 · Pûlybe · texte numérisé non relu

Pûlybe

(fui s'est passé. Pondant presque lonte la nuit, P. Sempronius Tuditaniis n'a cessé de leur ronseiller et de les presser de marcher avec lui, landis qu'il n'y avait que peu d'ennemis autour du camp, que tout était dans le repos et le silence, et que la nuit couvrait l'entreprise. Avant la lumière, on pouvait parvenir en lieu sur, dans les villes alliées. Du temps de nos pères, Puhlius Décius, tribun des soldats dans le Samnium, du temps de notre jeunesse dans la première guerre punique, C. Flamma avec trois cents volontaires les menant prendre une hauteur située au milieu des ennemis, leur dit : « Mourons, soldats, et « par notre mort, délivrons d'un siège les lé- « gions entourées. » Si P. Sempronius vous eût dit cela, et que personne ne se fût présenté pour être le compagnon d'un si grand courage, il ne vous eût regardés ni comme des hommes, ni comme des Romains. Il vous montre un chemin qui conduit non-seulement à la gloire, mais au salut. Il vous ramène dans votre patrie, vers vos parents, vos femmes et vos enfants. Pour vous sauver vous-mêmes le cœur vous manque ! Que feriez-vous s'il vous fallait mourir pour la patrie? Cinquante mille citoyens et alliés tués ce jour-là môme gisent autour de vous. Si tant d'exemples de courage ne vous touchent pas, jamais rien ne vous touchera; si un tel carnage ne vous donne

LES CARACTÈRES DANS TITE LIVE. 203 pas lo mi'pris do la vio, jamais rien no vous lo donnera. Kegrettez votre patrie, oui, mais lii)res et sauvôs, ou |)lultVI regreticz-la quand elle est encore votre pairie, tjuand vous êtes ses citoyens. Vous la regrettez trop tard aujourd'hui, frappés de mort civile, exclus des droits de citoyens, esclaves des Carthaginois. Remonteroz-vous à prix d'argent au rang il'où vous êtes tombés par lâcheté et par bassesse? Vous n'avez pas écouté Sempronius votre concitoyen, qui vous ordonnait de prendre les armes et de le suivre. Un i)cu après, vous avez écouté Annibal qui vous ordonnait d'abandonner votre camp et de livrer vos armes. Et j'accuse ces gens de lâcheté quand je pourrais les accuser de crime ! Que je vous rachète ! vous qui, lorsqu'il faut sortir du camp, hésitez et restez ; lorsqu'il faut rester et défendre le camp par les armes, livrez et le camp et vous-mêmes et vos armes à l'ennemi ? Mon avis, Pères conscrits, est que nous ne devons pas plus racheter ces hommes que livrer à Annibal ceux qui sont sortis du camp à travers l'ennemi, et k force de bravoure se sont conservés à leur patrie*. » Ce courage intraitable est plus qu'une

l. Tite Live, XXII, 60. Comparez cet accent à celui de Corneille :

Ne me parlez jamais en faveur d'un infànif; Qu'il me fuie à l'étral des frères de sa femme.

passion, c'ost une vorlu. Les Romains combatlent par lionneur et devoir, incapables de fléchir, parce (|iriin cœur d'homme se révolte à la moindre approche ou apparence de pardon, parce que l'humiliation est pire ([ue la ruine, parce qu'il vaut mieux perdre tout que céder rien'. C'est pour cela que l\omc aujL,nnente ses i)rétenlions avec ses revers, qu'elle ne consent à traiter que pour faire grâce, qu'elle ne soulïre autour d'elle que des protégés, des suppliants et des sujets, et « porte son empire aussi loin que la terre, son courage aussi haut que le ciel ».

L'orgueil donne le calme. L'homme qui veut être digne reste grave, et le Romain accomplit sans émotion ni enthousiasme les plus grands événements. L'orgueil divinise la patrie, parce qu'elle donne au citoyen la gloire et l'empire, sans lesquels il ne peut vivre. L'orgueil sacrifie la famille, parce qu'il appelle faiblesse les affections qui la fondent. On voit dans les harangues de Tite Live combien à Rome le dévouement est simple, tranquille et réfléchi. Q.Fabius i)résidait

Pour conserver un sang qu'il tient si précieux, Il n'a rien fait encor, s'il n'évite mes yeux.

Je sais trop comme agit la vertu véritable; C'est sans en triompher que le nombre l'accable, Et sa mâle vigueur, toujours en même point, Succombe sous la force, et ne lui cède point.

l. Tile Live, XLII, 62.

LES (^.ARACTKRES DANS TITE LIVE. 205 les comices; hi première cenlurie nomme consul son neveu Otacilius. Il arrôtc le vole et dit froidement : f- Nous t'avons éprouvé, Otacilius, dans de moindres charjjfes, et certes lu n'as rien fait pour que nous a\ons confiance en toi dans de plus grands emplois. Nous avions équipé pour trois raisons la flotte que tu as commandée cette année, pour que la côte d'Afrique fût dévastée, pour que les rivages de l'Italie fussent en sûreté, surtout pour que de Cartilage on ne fit point passer à Annibal des renforts, des vivres et de l'argent. Créez consul Otacilius s'il a rendu à l'État, je ne dis pas tous ces services, mais un seul.... Il n'importe à personne plus qu'à toi, Otacilius, qu'on ne mette pas sur tes épaules un fardeau sous lequel tu succomberais. Héraut, rappelle au suffrage la centurie des jeunes gens de l'Anio. » — Comme Otacilius s'écriait avec emportement que Fabius voulait se continuer dans le consulat, et se déchaînait contre lui, le consul ordonne aux licteurs de s'approcher, et avertit Otacilius que, n'étant pas entré dans la ville, il fait encore l)orter devant lui ses haches avec ses faisceaux *. j» Fal)ius est si sûr de son désintéressement qu'il ne craint pas de paraître ambitieux et tyrannique, et le peuple, qui en juge comme lui, sur-le-

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