Tite Live, XX
en onibuscado sur les côtés do la roufc. Titc Live nnio j)as limprôvu, do pour dùlor linlôrôl. Il suit les senlimonts des soldats, ^1 marche avec eux, et no peut voir les ennemis avant eux.
» Conuno les files gravissaient les premières pentes, on aperçut les barbares postés sur les hauteurs qui les dominaient. S'ils s'étaient tonus dans les vallées plus cachées, pour fondre brusquement tous ensemble sur les Carthaginois, ils auraient tout renversé et mis en fuite. Annibal fait arrêter" les drapeaux, envoie les Gaulois en avant pour examiner les lieux, et apprenant qu'il n'y a point de passage en cet endroit, place son camp au milieu de ce terrain tout escarpé et abrupt, dans la vallée la plus étendue qu'il peut trouver. Puis ces mémos Gaulois, qui sans doute ressemblaient aux montagnards pour la langue et les mœurs, s'étant mêlés à leurs entretiens, lui api)rennont que les ennemis n'occupent le délité que le jour, et que la nuit chacun se retire sous son toit. Dès Taurore, il s'avance vers les hauteurs, comme s'il voulait ouvertement et on plein jour forcer le passage. Puis, après avoir usé tout le jour à feindre autre chose que ce qu'il préparait, ayant fortifié le camp à l'endroit même où il s'était arrêté, dès qu'il aperçoit que les montagnards sont descendus des hauteurs et que la garde ne se fait plus, il fait allumer, afin de
tromper l'ennemi, plus de feux qu'il n'en fallait pour ce qui restait d'hommes; et, ayant laissé ses bagages, sa cavalerie et la plus grande partie de SCS fantassins, il franchit à la hâte les défilés avec les plus braves armés à la légère, et s'établit sur les hauteurs que l'ennemi avait occupées. »
Dans ce morceau, point de passions à décrire. L'important est d'expliquer brièvement les faits. Tite Live supprime seulement plusieurs longues phrases qui traînent après chaque période de Polybe, et ralentissent le mouvement. Puis, dans sa matière grecque, il arrive à ce mot : « Le jour étant venu, les barbares ayant vu ce qui s'était passé, s'abstinrent d'attaquer. » Il le voit comme eux, et d'une sèche indication, il fait une peinture :
« Au point du jour, on leva le camp et l'armée commença à marcher. Déjà les montagnards, au signal donné, sortaient de leurs forts pour venir à leur poste ordinaire, quand tout d'un coup "ils aperçoivent les Carthaginois, les uns sur leur tête, maîtres de leurs postes, les autres s'avançant sur la route. Ce double spectacle, frappant à la fois leurs yeux et leurs esprits, les tint un instant immobiles. Ensuite, quand ils virent le trouble de l'armée dans le délilé et la confusion excitée par le trouble lui-même, surtout par les chevaux qui s'effrayaient, persuadés que pour
peu qu'ils ajoutent de crainte à ce désordre, c'en sera assez pour perdre l'enniMiii, de toutes parts, habitués au\ endroits escarpés et sans chemin, ils s'élancent. »
Je traduis littéralement le même passage dans Polybe : « Ils l'uronl invités par l'occasion à attaquer la marche. Cela s'élanl lait, et les barbares étant tombés sur l'ennemi en plusieurs points à la fois, les Carthaginois périssaient vaincus encore plus par les lieux que par les hommes. » C'est faire tort ù Polybe et à la science que les comparer à Tite Live et à l'imagination.
« Alors les Carthaginois eurent à la fois à combattre les ennemis et les difficultés du lieu ; et chacun s'efforçant d'échapper le premier au péril, ils avaient plus à lutter entre eux qu'avec l'ennemi. Les chevaux surtout rendaient la marche désastreuse, troublés et effarouchés par les cris discordants que les bois et l'écho des vallées augmentaient encore ; et, frappés ou blessés par hasard, ils s'effrayaient tellement (ju'ils renversaient autour d'eux les hommes et les bagages de toute sorte. Comme des deux côtés le défilé était bordé par des précipices, la foule fit tomber beaucoup d'hommes à une profondeur immense, quelques-uns tout armés; mais les plus grandes chutes étaient celles des bêtes de somme, qui roulaient avec leur charge comme
un vaste éboulement. Quoique cela fût horrible à voir, Annibal demeura quelque temps immobile, el retint les siens pour ne pas augmenter le tumulte et le désordre; puis, voyant que la colonne était coupée, et qu'il courait risque, s'il perdait ses bagages, d'avoir en vain fait i)asser son armée sauve, il accourut de la hauteur : et ayant chassé l'ennemi du premier choc, il augmenta aussi le tumulte des siens. Mais ce trouble fut apaisé en un moment, dès que les chemins furent libres par la fuite des montagnards, et i)ienlôt tous passèrent, non-seulement paisiblement, mais presque en silence. «
Un peu plus loin, d'autres montagnards viennent avec des paroles de paix. Annibal, sans les croire aveuglément, sans les repousser de peur qu'un refus n'en fît des ennemis déclarés, leur répondit avec bienveillance, reçut leurs otages, usa des vivres qu'ils avaient eux-mêmes apportés sur la route, et suivit leurs guides, ne permettant 1 as à son armée de marcher en désordre comme on fait en pays ami. » Polybe avait eu soin de décrire l'ordre de l'armée aussitôt après la premiî're attaque. Tite Live a différé et réservé cette remarque ; il attend, pour la faire, qu'elle soit utile, et que la tactique d'Annibal se montre par ses clfets. Il suit des yeux le délilé et marque les sentiments du chef : « Les éléphants et les
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chevaux marchaient d'abord ; liii-iiK^me ;\ l'arrièrc-{:^arde avec l'rHle de ses ranUissins, il s'avançait regardant autour do lui et inquiet.
« Dt's ([u'on fut arrivé dans un chemin jîtroit dominé d'un côté par une montagne c{ui s'avançait au-dessus, les barbares de toutes parts sortent de leurs embuscades, attaquent en tête, en queue, frappent de haut, de près, roulent des pierres énormes ; la bande la plus nombreuse pressait les derrières. L'infanterie rangée leur fit face, et montra que si l'arrière-garde n'avait été renforcée, on aurait subi de grandes pertes dans ces gorges. Toutefois, l'armée courut les derniers dangers et faillit périr. Car, tandis qu'Annibal hésite à engager sa troupe dans le défilé, parce qu'elle n'est pas soutenue par derrière comme les cavaliers le sont par lui-même, les montagnards, prenant l'armée en flanc et rompant la colonne par le milieu, occupèrent la route, et Annibal passa une nuit sans cavalerie ni bagages. Le lendemain, les barbares ralentissant leurs attaques, les troupes se rejoignirent. »
Enfin l'on arrive au sommet. Voyez dans Polybe ce style de savant : « La neige s'était accumulée déjà sur les montagnes, parce que le coucher des Pléiades coïncidait avec leur venue. Annibal, voyant la foule dans un ('Uit de décou-
ragement, à cause des misères passées et de celles qu'elle attendait, essaya de les encourager, n'ayant qu'un moyen pour cela, le spectade de rilalio. » (Lemotgrec est bien autrement pédant : 'Eva'pyaia, temic pliilosoi)liique, (jui signifie évidence.) « Ils étaient déjà las et rebutés de tant de maux, dit Tite Livo, lorsque la chute de la neige, aucoucherdes Pléiades, les remplit encore de consternation. Au point du jour, les enseignes ayant été levées, l'armée marchait lentement au milieu delaneigequi couvrait tout. L'al)attement et le désespoir se montraient sur tous les visages, quand Annibal, devançant les drapeaux, fait arrêter les soldats sur une hauteur d'où la vue s'étendait au loin, et leur montre l'Italie et les plaines traversées par le Pô, au pied des Alpes. « Vous escaladez, dit-il, non pas seulement les « murs de l'Italie, mais ceux de Rome. Le reste « du chemin est facile ; en un combat ou deux, « tout au plus, vous aurez dans vos mains et en « votre pouvoir la tète et la citadelle de l'Italie. » Ces mots, dans le grec, sont une réflexion de Polybe; ici, ils sont un discours d'Annibal. Tite Live ne perd jamais l'occasion de faire agir ses personnages. Dans Polybe : «Les Alpes ont la disposition d'une citadelle de l'Italie.» Dans Tite Live : « Vous escaladez les murailles de Rome. » Telle est la différence d'un géographe et d'un orateur.
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-< On arriva onsuilo à une roche beaucoup plus élroile ol lollcnirni à pic, que le soldai, sans bagages, Ullonnanl el se rclcnant des mains aux broussailles el aux souches qui sortaient de terre, pouvait à i)eine descendre. Ce lieu naturellement escarpé était devenu, i)ar un éboulement récent, un précipice de mille pieds de profondeur. Les cavaliers s'arrêtèrent comme si la route eût fini là. Annibal s'étonne et demande ce qui retarde la marche ; on lui répond (ju'il n'y a pas de chemin. » Cette halte, cet étonnement, ce dialogue ne sont pas dans Polybe. L'imagination, sinon la raison, demande les détails expressifs. S'ils n'entrent point dans la science, ils font la vie ; et Polybe n'est froid que parce qu'il ne les marque pas.
« Annibal, dit Tite Live, va lui-même reconnaître l'endroit; il vit clairement qu'il fallait faire un long détour, et conduire l'armée par des lieux non frayés el sans route. Mais ce chemin fut impraticable. « — « Ce (jui arriva alors, ajoute Polybe, est fort particulier et fort singulier. « Laissez donc le lecteur porter lui-même ce jugement. On n'a que faire ici de vos réllexions; on ne vous demande que des faits. Tâchez plutôt, comme Tite Live, de peindre ce tunmltc hideux, l'elTort des muscles roidis, ce combat d'hommes el de chevaux contre un sol qui leur
manque. « Comme sur la neige ancienne et intacte il y avait une nouvelle couche d'une médiocre épaisseur, le pied portait d'abord assez solidement sur cette couche molle et peu profonde ; mais dès qu'elle fut fondue sous les pas des hommes et des chevaux, il fallut marcher sur la glace nue qui était au-dessous, et sur le verglas liquide de la neige fondante. Il y eut là une lutte affreuse, parce que la glace glissante faisait trébucher les hommes, et que sa pente à chaque instant trompait les pas ; et quand ils s'aidaient des mains et des genoux pour se relever, ils glissaient sur leur appui même, et tombaient une seconde fois, sans qu'il y eût alentour ni souches ni racines où ils pussent s'accrocher du pied ou de la main. De sorte qu'ils ne faisaient que rouler sur la glace unie et sur la neige fondue. Les chevaux, parfois, crevaient même la couche inférieure ; ils trébuchaient, et frappant du sabot avec un grand effort, ils la perçaient profondément, tellement que la plupart, pris comme au piège, restaient engagés dans la neige durcie et gelée profondément. Enfin, après avoir en vain fatigué les hommes et les chevaux, on plaça le camp sur le sommet de la montagne. II fallut, pour cela déblayer la neige à grand'peine, tant il y en avait à creuser et à enlever. De là, on conduisit les
LES NARRATIONS DANS TITE LIVK. 287 soldais pour praticfuer un chemin dans la roche (jui seule pouvait donner passajj^c. El comme il iallail tailler le rocher, ils abattirent tout à l'entour et ébranchèrenl des arbres énormes, et tirent un grand monceau de bois. Un vent violent s'étanl levé, propre à entretenir la flamme, ils y mirent le feu, et versèrent sur la pierre brûlante du vinaigre pour la dissoudre. Ils ouvrent alors avec le fer la roche calcinée par l'incendie, et par de légers circuits adoucissent la pente, de sorte (|u'on put faire descendre non-seulement les bêles de somme, mais encore les éléphants.» Polybe ne mesure pas les travailleurs à l'œuvre. Il n'a pas ces phrases fortes et pressées, qui combattentcontre la roche avec les soldats ; il avait commencé en dissertant aigrement contre les historiens qui embellissent leurs narrations. Il termine dignement par ces paroles : « Maintenant que nous avons conduit en Italie le récit, les deux chefs et la guerre même, avant de raconter la lutte, nous voulons expliquer brièvement ce qui convient à notre histoire. » Brièvement ! 11 ouvre un long plaidoyer pour prouver que ce qu'il a l'ait est bien fait. Tite Live lait mieux et ne le dit pas'.
1. Comp. Tite Live, iiv. VII, 9, et Claude Quadrigarius dans Aulu-Gelle, Iiv. IX, ch. 13. C'est le récit du combat singulier de Manlius Torquatus et du Gaulois. On y voit comment Tile
§ 2. Discours.
I. .Développements à contre-temps. — Harangues sur le champ de bataille. — Phrases symétriques. — Un général moraliste et académicien. — II. Art de développer et de prouver. — Discours d'Appius sur les campements d'hiver. — Art d'émouvoir et d'entraîner. — Discours de Valérius. — Discours de Vibius Virius.
I. On pourrait croire, puisque le génie de Tite Live est tout oratoire, que tous ses discours sont parfaits. Quelques-uns d'entre eux sont imparfaits parce qu'il a partout le génie oratoire.
C'est que l'éloquence n'est pas le drame, ni toute parole une harangue. Faire un discours, c'est distribuer exactement un sujet en ses parties, appuyer chaque raison principale sur im grand nombre de preuves secondaires , unir les arguments par des transitions régulières, annoncer la conclusion dans l'exorde, réunir toutes les preuves dans la péroraison. L'expression de la passion, brève et brusque, ne souffre ni ces liaisons, ni ces développements. On ne
Live transforme une ancienne narration, avec quelle circonspection il hasarde les détails crus et minutieux rapportés par les anciens auteurs, comment il insère des discours, et met en scène des sentiments, avec quel soin il corrige les négligences, lie les idées, ennoblit le style. Je n'ose traduire ces deux récits, de peur de trop souvent traduire; d'ailleurs, il faudrait les comparer phrase par phrase, noter les tournures, les sons, le choix des mots, imiter la critique de Denys d'Halicarnasse, et ennuyer plus que jamais le lecteur.
s'occupe guère à décomposer ni à ordonner son sentiment ou sa pensée, dans l'élan de l'action ou dans l'angoisse de la douleur. Des cris, des larmes, des mots entrecoupés, des phrases inachevées, des attitudes violentes, voilà nos raisonnements et notre langage. Tel n'est pas celui dos personnages de Tite.Live: les passions vivanlos enlrauL dans son esprit y prennent la forme oratoire; les voilà classées en arguments, accompagnées d'explicalions, soutenues par des expressions choisies. Elles gardent leur force, mais elles perdent leur ligure; un homme hors de soi ne trouve pas cette disposition savante. Que tous ces motifs soient en lui, à la bonne heure ; mais il ne les démêle pas; c'est l'auteur qui lui prête son style, et la harangue devient pathétique, mais faifsse. C'est abuser du discours, que le plier à tout emploi ; il se refuse à ces nouvelles charges, et giUc ce qu'il ne doit pas porter. Cela s'excuse au théâtre, car on peut répondre que le l)Oëlc a le droit d'embellir ses personnages, de leur donner avec la passion le génie, de faire d'un héros ou d'une princesse un orateur parfait. Mais comme l'histoire est une œuvre de vérité autant qu'une œuvre d'art, elle doit ressembler non à la tragédie, mais au drame, et faire parler les personnages en hommes, non en grands écrivains. Reconnaissez-vous ici des femmes éplorées, agc-
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nouillées entre les soldats, «parmi les traits qui volent? Elles supplient leurs pères et leurs maris de ne pas se couvrir d'un sang sacré pour eux. Ne souillez pas nos enfants d'un parricide, vous vos fils, vous vos petits-flls. Si cette parenté, si ce mariage vous est odieux, tournez contre nous vos colères. Nous sommes la cause de cette guerre; nous sommes la cause des blessures et du meurtre de nos maris et de nos pères. 11 nous vaut mieux périr que vivre sans nos maris ou sans nos pères, veuves ou orphelines*.» Ces oppositions si nettement marquées, ce dilemme si fortement construit, ces raisons si habilement présentées et résumées ressemblent aux dissertations des Horaces ^, et n'en sont pas pour cela plus naturelles. On craint pour les personnages de tite Live les circonstances imprévues et accablantes. Ils ont toujours en réserve, dans je ne sais quel coin de leur esprit, des périodes si parfaites qu'elles feraient honneur à une harangue de cabinet. Gracchus tombe dans une embuscade avec quelques hommes et se voit tout d'un coup enveloppé. « Il les exhorte à honorer par leur courage le dernier parti que la fortune leur laisse.