Cicéron, Questions académiques
taines étymologies. Sa crédulité est aussi puérile que sa science est profonde, et ses écrits prouvent une fois de plus que l'érudition n’est pas la critique. Il pouvait fournir à Tite Live des textes, des faits, mais non les interpréter. *
Les Grecs, précepteurs des Romains, pouvaientils mieux les éclairer sur l’histoire? Voici un autre savant, Denys, qui, pendant vingt ans, s’entretient à Rome avec les hommes les plus instruits, lit toutes les inscriptions, visite les mo- * * , *
numents, écrit un livre immense, dont il vante lui-même l’exactitude, et conclut qu’on a fait grînd tort à Romulus de le considérer comme un pâtre et un bandit. Les Romains sont d’honnêtes gens qui ont fondé pacifiquement une ville, et se sont donné des lois avec réflexion et après de longs discours. Par exemple, quand les murs sont bâtis, Romulus propose aux siens de Choisir , entre l’oligarchie et la monarchie, énumérant les avantages des deux gouvernements. Ceux-ci, en hommes bien appris, le nomment roi et lui développent leurs raisons. Romulus console les Sabines enlevées (il y en a 683, Denys en sait le compte), en' leur apprenant que telle est l’ancienne coutume des Grecs 1 ; raisonneur, histo-
1. Molière, le Malade imaginaire , acte II, scène vii; « Nous lisons des anciens, mademoiselle, que leur coutume était d'enlever* par force de la, maison des pères les filles qu’on menait ma-
rien, philosophe, il disserte comme s’il sortait de l’école du rhéteurs, et dans un discours en trois points il leur explique combien il a fait prudemment et humainement de donner le droit de cité
à leurs pères. Je ne parle pas du moraliste Yalèrc Maxime, de l’abréviateur Paterculus, ni des autrès. Telle était à Rome Phistoire de Rome. Que des érudits y aient compilé des matériaux nombreux, cela est certain ; .que des politiques aient
raconté avec vérité leurs actions ou des événements voisins d’eux, César et Salluste le prouvent
Mais la critique n’avait ni expérience, ni règles, ni clairvoyance; nul ne comprenait les mœurs n les esprits antiques. On verra que sur ce point Tite Live eut souvent les défauts de son temps.
La philosophie de l’histoire fut aussi imparfaite chez les anciens que la critique, non-seulemcnt chez les Romains, mais chez les ÇreCs.
Quand Platon décrit la succession des quatre gouvernements, il no fait que raconter poétiquement les révolutions de l’Ame, Quand Aristote note les avantages et les inconvénients de chaque constitution, il né compose qu’un traité de politique. Thucydide jette dans ses discours dés pensées profondes; mais il n’ordonne pas les faite sous
fier, afin qu’il ne semblât pas que ce fût de leur- consentement qu’elles convolaient (Uns les bras d’un homme. H ,
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les idées, et son journal d’événements ne comprend que vingt ans de guerre* Trouve-t-on un dessein philosophique dans l’histoire universelle d’Éphore, qui joint bout à bout celles de tous les pays, en simple géographe, allant de l’Orient à J’Occident? Polybcr, le premier, forme des faits épars un système, marque leurs causes, explique la conquête du monde par la faiblesse et les fautes des vaincus, par la force et la sagesse des vainqueurs. Mais son histoire ne comprend qu’un çie et ne contient que des événements polities* Qui d’ailleurs a suivi son exemple? Nul n’a su que l’histoire est un corps indivisible, et que la face humaine marche d’un mouvement régulier vers un but marqué. Le monde à leurs yeux: est un théâtre immobile où se joue éternellement le drame de la mort et de la vie, où le destin promène dans un cercle borné de révolutions fatales les çités mortelles comme les homme^, sans que l’homme en devienne plus puissant ni meilleur. Enfermés dans l’enceinte trop étroite de leurs souvenirs, ils n’ont pu, comme nous,» embrasser du regard la longue suite des faits, et relier les fragments épars de cette chaîne immensé qui traverse les âges. Rome, qui n’eut que des sciences transplantées, n’eut donc pas de philosophie de l’histoire. Cicéron, son philosophe, ne demande aux historiens que d’orner des faits vrais
par un beau style 1 . Si dans les Lois ou dans la
République il explique les institutions romaines,
c’est en politique, en Romain, en moraliste; pour relever la sagesse des ancêtres et proposer un modèle à l’univers. La philosophie d’un Romain consiste à prétendre que Rome, par sa vertu et par une destinée divine, a dû conquérir le monde. Ges sentiments prêtent à l’éloquence, mais ne. font pas une science. La philosophie n’a point de patrie ; les partialités nationales animent le style, mais rétrécissent les idées elles excitent à défendre une cause et non à former une théorie. Les * * ’ \ * . ,
contemporains de Tite Live lui enseignent a être
orateur dans l’histoire plutôt qu’historien. ,
III. L’imagination, commo la science, est ouvrière de l’histoire;' et pour expliquer celle de Tite Live, il faut observer celle du temps. C’est le grand siècle sans doute, ce qui veut dire que jamais la littérature ne fut plus riche, le style meilleur, le goût plus pur. Mais l’imagination romaine a-t-elle jamais reproduit ou conçu des caractères? Qu’est-ce qu’Énée? Un modèle de vertus, un sage, personnage excellent dans un livre de morale, mais non dans un poème ou dans une histoire. Les Troyens et les Rutules n’ont