‹ Essai sur Tite Live (volume 4)Chapitre 7 sur 103 · Eusèbe, Chronique , n · texte numérisé non relu

Eusèbe, Chronique , n

INTRODUCTION. ' tl

peu de chose. La réflexion solitaire, si forte qu’on la 'suppose, est faible contre cette multitude d’idées qui de tous côtés, à toute heure, par les lectures, les conversations, viennent l’assiéger, renouvelées encore et fortifiées par les institutions, les habitudes, la vue des lieux, par tout ce qui peut séduire ou maîtriser une âme. Et comment les repousseraitrelle; formée elle-même

à l’image des contemporains, ayant reçu des mêmes circonstances la même éducation et les mêmes penchants? Tels que des flots dans un grand fleuve, nous avons chacun un petit mouvement, et nous faisons un peu de bruit dans le large courant qui nous emporte; mais nous allons . avec les autres et nous n’avançons que poussés par eux. Érudition , critique , philosophie, art d’écrire, tout ce que nous trouverons dans Tite Live, nous le verrons en partie et d’avance dans la science et la littérature de son temps. . :

I. Ce grand ouvrage d’esprit n’était à ce moment rien d’étrange. Depuis 'que l’empire était en paix, et les affaires publiques dans la main d’un homme, tout le monde écrivait à, Rome.'*

Scribimus îndocti doctique poemata passim.

Agrippa, Auguste, Pollion avaient fondé des

bibliothèques*. Les philologi affluaient de Tarse'

et d’Alexandrie. Pendant une famine, ils furent pourris aux frais de l’État, « et les plus grands

personnages assistaient à leurs leçons! « Les récitations s’établissaient; Auguste lui -même y venait écouter non-seulement des poèmes et des histoires, biais des dialogues et des discours*. Il se plaignait à Horace de n’étre point, nommé dans ses vers, et lui demandait s’il avait honte de l'avouer pour ami; dii reste, lettré lui-mêtne .

jusqu’à faire des tragédies, qu*ii avait le bon

goût d’effacer. Mais la plupart des recherches se

tournaient Yèçs i’ancienné histoire. Rabirius, C. Sévérus, Pédo AlbinOvanus, écrivaient des poèmes sur les dernièffa guerres, et Virgile, dans son Iliade romaine, remontait au temps où Rome n’était qü’un mont solitaire, mais où un dieu, on ne sait quel dieu, habitait déjà les collines prédestinées. Ovide écrivait des vers sur les fastes, Properce sur les légendes héroïques de Rome. Deux écoles nouvelles, celles de Larbôon et de Capiton, ordonnaient en un corps d$ doctrines les réponses des vieux jurisconsultes, les édits des préteurs et les anciennes lois dé lçur pays. Strabon voyageait par tout l'empire pour donner à l’histoire sa vaste géographie.

1 Egger, Examen des historiens du siècle d’Auguste. — 2. Suétone, Vie d*Auguste.

De tous côtés naissaient des mémoires. Auguste, parmi les soucis des affaires, écrivait les siens. Trogue Pompée, Diodore, Denys d’Halicarnasse, Juba, Pollion, Timagène,,Labiénus, composaient leurs histoires. Les esprits se reportaient avec affection et complaisance vers cette antiquité dont les conseils avaient été si sages, les mœurs si pures, les actions si fortes. Auguste restaurait

les anciens temples, rétablissait les coutumes oubliées, faisait lire dans le sénat, pour appuyer ses lois, les discours de Rutilius et du censeur Métellus. Oisiveté, orgueil de citoyen, amour des lettres, développement des sciences, faveur du prince, accumulation des documents, tout engageait un Romain à faire l’histoire de Rome.

Écrite plus tôt, elle restait sans dénoûment; écrite plus tard , elle comprenait le commencement /d’un nouveau drame. Écrite alors , elle formait une action unique et complète. Tlve Live raconte comment le monde devint la propriété de Rome, Rome et le monde la propriété de . l’empereur.

On avait encore le droit d’être sincère, quoiqu’il fallût se hâter d’en user. Auguste tolérait

la satire. En citoyen et en homme d’esprit, il souffrit longtemps qu’on se moquât de lui. Longtemps Timagène, son détracteur, fut reçu avec bienveillance dans la petite maison du Palatin;

le prince admit dans les bibliothèques les poésies injurieuses de Catulle et de Bibaculus; il respecta à Milan une statue de Brutus 1 , combla

de charges et d’honneurs Messala, qui, à la pre-

mière journée de Philippes, l’avait chassé de son camp , et nomma le fds de Cicéron augure et consul 2 . Tite Live pouvait louer Brutus et Cassius, et garder l’amitié d’Auguste. Mais une liberté tolérée est précaire, et quelle garantie que ■ * la modération d’un maître ! La servitude est une lèpre qui naturellement s’étend aux parties saines. Après la mort d’Horace, les lettres furent gouvernées comme le reste, Timagène chassé du • palais, Ovide relégué à Tomes, la loi de majesté

étendue aux écrits diffamatoires 3 . L’histoire de

Labiénus fut brûlée, et Auguste s’emporta dans le sénat contre les écrits secrets qui couraient à . . Rome. C. Sévérus fut exilé; Albutius Silon, qui avait regretté tout haut et trop vivement la république, craignant le supplice, se tua. On a pensé que ce changement força Tite Live, sur la fin de son histoire, à dissimuler, et l’arrêta à la

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