‹ Essai sur Tite Live (volume 4)Chapitre 85 sur 103 · Tite Live, II · texte numérisé non relu

Tite Live, II

V mont l’orateur du peintre. Celui-ci, qui ne songe

ni àjuger, ni à imposer son jugement, n’a d’autre

, ' désir que de voir clairement tous les sentiments, toutes les résolutions, toutes les actions, toutes les attitudes de ses personnages, ni d’autre but que de , les .imprimer telles qu’elles sont dans l’esprit du spectateur. L’autre, uniquement attaché à nous toucher ou à nous convaincre, traite

les faits en moyens oratoires, ne raconte que pour émouvoir, choisit, ordonne, expose, pour exciter en nous, non une image vive ou une idée exacte, mais une persuasion solide ou une forte passion. Si j’admire les Fabius, si à Zania l’attente de la bataille me tient suspendu, si je loue le courage des Horaces, Tite Live m’a gagné à son opinion, il est content. Des redites, quelques développements communs plusieurs exa- .

gérations passionnées, tels sont les défauts que l’esprit oratoire met dans la narration.

fl. Mais il y apporte le plus noble mérite, le ' talent d’animer et de lier toutes les parties du récit. Car l’éloquence est l’art de bien convaincre c’est-à-dire d’assembler en un corps de preuves toutes les parties d’un sujet, de transformer une suite de faits en un raisonnement continu, de disposer les idées ordonnées en vue d’une conclusion unique; et elle est encore le talent de bien

persuader, c’estrà-dîre la sagacité prompte qui . incessamment devine les passions qu’un événement ou une situation peut, faire naître, compte *

leurs attaches et leurs contre-coups, sait les abattre et les exciter. Les objets de rimagmâtîon oratoire ne sont point les couleurs, les sons, les r formes corporelles,, mais le monde intérieur dfe l’âme; elle n’est pas capricieuse, brusque, ailée, comme l’imagination poétique ; elle ne peint pas par un mot ; elle n’enferme pas tout un carac* tère dans le raccourci d’une expression; elle n’à pas d’éclairs. Elle développe régulièrement, avec un enchaînement rigoureux et une abondance extrême, une multitude d’idées et de sentiments; au lieu de mettre les événements sous nos veux, par des images, elle les rend sensibles à notre âme par des émotions. Par 1 elle, l’hislorien, en apercevant les faits, saisit, sous la forme qui leî' manifeste, la passion qui les vivifie, et retrouve le drame intérieur qui lès amène et qu’ils dé- ifc nouent. ,, Il est beau de le voir ainsi marcher * -parmi les documents inertes et morts, les toucher tour à tour pour y découvrir les signes de ~ la vie, et tout à coup, par une conjecture Cer-

taine, tressaillir en comprenant la force et l’ardeur de$ sentiments éteints, comme un homme qui voit des jets de fumée sortir des toits d'un large édifice, et devine l’embrasement caché

derrière Tes murs. Voyons dans l’histoire de Papirius et de Fabius l’exemple de eet ordre régulier et de ces passions ranimées. La narration est si oratoire qu’elle est composée de discours.

* « On partit pour le Samnium avec des auspices douteux. Ce- vice des Jormes religieuses ,4ourna non contré l’issue de la guerre, qui fut heureusement conduite,, mais contre les généraux, dont il causa la haine et les fureurs. Le dictateur Papirius, averti par le pullaire, étant retourné à Rome pour prendre une seconde fois les auspices, prescrivit au maître de la cavalerie

de $e tepir en place, et, lui absent, de ne point en, venir aux mains avec l’ennemi. Fabius, après le départ du dictateur, ayant appris par ses éclaireurs que la négligence était aussi grande parmi les enneniis. que s’il n’y avait pas de Romains dans Je Sainnium, soit poussé par une Fierté de ^ Jg^ homme , et indigné que le salut publie parût reposer sur le dictateur, soit entraîné par * il’pccasion d’un succès, ayant disposé et préparé son armée; marcha sur Imbrinium (c’est le nom du lieu), et livra aux Samnites une bataille rangée. Le sort de ce combat fut tel que, le dictateur présent, la chose en aucun point n’eût pu mieux être conduite »

A. Tite Ljve, VIII, 30. .

Dans cette dernière phrase, Tite Live plaide

d’avance pour Fabius. La première est un exorde •

qui annonce et résume tout le récit. Cicéron n’eût pas désavoué la grande période qui expose si longuement les raisons de Fabius et exagère la négligence des Samnites. Lisez six lignes de • suite dans Tite Live; involontairement la voix s’élève, vous prenez le ton soutenu, vous défendez une cause, et vous prononcez tan discours.

« Le maître de la cavalerie, comme il est na- » turel dans un si grand carnage, ayant conquis beaucoup de dépouilles, rassembla en un grand monceau les armes de l’ennemi, y mît de feu et les brûla, soit qu’il eût fait un vœu à quelque dieu, soit, si l’on en veut croire le témoignage de Fabius, pour empêcher le dictateur de prendre le fruit de sa gloire f cPy inscrire son no tn ou de porter les dépouilles à son triomphe. D’ailleurs la lettre dans laquelle il annonçait sa victoire, adressée au sénat, non au dictateur, montrait

qu’il ne voulait nullement lui faire part dç sa .

gloire.» ' ‘

Tite Live, ici, justifie le dictateur, un peu au-

paravant le maître de la cavalerie; il explique et * raisonne. Son récit n’est pas la narration pure;

cet enchaînement est d’un orateur. Puis aussitôt

la passion déborde, et avec elle l’éloquence. ! ‘

ni:

« Du moins le dictateur le prit de telle sorte que, tandis que les autres se réjouissaient de la victoire gagnée, il en montra de la colère et du chagrin. Il congédia donc brusquement le sénat, et sortit précipitamment de la curie, répétant que les légions des Samnites, moins que la majesté dictatoriale et la discipline militaire, étaient vaincues et renversées par le maître de la cavalerie, si, après avoir méprisé son autorité, il demeurait impuni*. Aussi, plein de colère et de me-. Races, il partit pour le camp; mais, quoiqu’il allât à grandes journées, il ne put prévenir le bruit de son arrivée. Car plusieurs de la ville l’avaient devancé en toute hâte, annonçant que le dictateur venait avide de châtiments et louant ’ l’action de Manlius presque à chaque parole. »

Le discours qui suit manque peut-être de naturel. Il est de Tito Live et non de Fabius. Mais il art pour irriter et envenimer les passions, >indre la cause du général à celle des sol- , pour rendre le dictateur odieux!

Fabius, ayant aussitôt convoqué les soldats en assemblée, les conjure d’employer le courage avec lequel ils ont défendu la république contre ses ennemis les plus acharnés, pour le .protéger* lui, sous les auspices de qui ils ont vaincu, contre la cruauté effrénée du dictateur. Il vient, égaré

par l’envie, irrité contre la vertu et le bonheur

des autres, furieux de ce que,, lui absent, la république a été bien servie. Il aimerait mieux, s-il .

pouvait change* la fortune; que la victoire fût'

aux Samnites qu’aux Romains. Il répète que son autorité a été méprisée, comme s’il n’avait pas défendu de combattre dans le même esprit qu’il s’afflige qu’on ait combattu. Alors c’était par ' envie qu’il avait tenté d’enchaîner le courage des • autres et qu’il avait voulu ôter les armes à des soldats impatients de s’en servir, pour que, en son absence, ils ne pussent seulement remuer. Maintenant il est furieux, il est désolé que, sans L. Papirius, les soldats aient eu des armes et •

des bras, que Q. Fabius se soit cru général de la cavalerie et non valet 1 du dictateur. Qu’aurait-il

fait si, comme le hasard de la guerre et Mars, dieu des deux armées, pouvaient l'ordonner, le 1 • combat eût été malheureux, puisque les ennemis étant vaincus et la république bien servie, si bien , que lui, ce chef unique, n’eût pu mieux la servir, il menace du suppliée le maître de la cavalerie? L Ce n’est pas qu’il soit plus ennemi du maître de . la cavalerie que des tribuns des soldats, que des centurions, que des soldats. S’il le pouvait, il sè vengerait sur tous; ne le pouvant, il se venge sur un seul. Mais l’envie, comme la flamme, se .

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