‹ Essai sur Tite Live (volume 4)Chapitre 84 sur 103 · Tite Live, XXIX · texte numérisé non relu

Tite Live, XXIX

premiers des hommes, et c’est renverser leur nature que les rabaisser sous le droit commun.

« Scipion, cité comme accusé, traversa l’assemblée avec un grand cortège d’amis et de clients, et monta à la tribune; alors, au milieu du silence :

"« A pareil jour, dit-il, tribuns du peuple et vous,

« Romains, en Afrique, j’ai bien et heureusement « combattu en bataille rangée, contre Annibal et « les Carthaginois. C’est pourquoi, comme il est a juste en ce jour de surseoir aux procès et aux « différends, je vais de ce pas au Capitole pour ' .« saluer Jupiter, très-bon, très^grand, Junon,

« Minerve et tous les autres dieux qui protègent « le Capitole et la citadelle, et je leur rendrai « grâces de ce qu’en ce jour et en plusieurs au- « très ils m’ont donné les pensées et le pouvoir « qu’il fallait pour bien servir la République.

« Tous tous à qui cela convient, Rom-iins, venez « avec moi et priez les dieux de vous donner des '

«chefs qui me ressemblent. Car si, dès l’Age

« de dix-sept ans jusqu’il la {vieillesse, vos hon- « neurs ont toujours devancé mon Age, mes ser- « vices ont toujours surpassé vos honneurs 4 . » Dans Aulu-Gelle, Scipion dit un mot plus cru et plus expressif : « Laissons là ce coquin 2 . » Tout

U Tite Live, XXXVIII, 51.

2. Voici le discours authentique tel qu’il est dans Aulu-Gelle. « Scipion dit, après quelques mots convenables à la dignité de

longtemps dévastée se repose enfin; qu’à son tour l’Afrique soit brûlée et ravagée adressons le camp romain sous les portes de Carthage, au lieu de voir une seconde lois de nos murs les retranchements de l’ennemi. Reportons-ÿ la terreur, la fuite, le ravage des champs, les défections d’alliés, et tous les fléaux de la guerre qui

pendant quatorze ans ont fondu sur nous *. »

Malheureusement dans Tite Live ces traits saisissants sont épars. Il n’explique pas l’une par «. l’autre les diverses parties du caractère ; il ne les rapporte pas à une qualité dominante. Il n’ose in- - sister sur les vices. Enfin il attribue parfois à Scipion des discours trop apprêtés, qui conviennent mal à la facilité et à la vivacité] de son esprit 2 . La gravité et les ornements du style répandent une teinte uniforme sur tous les personnages, et quelquefois il fait songer au coloris * '

monotone et brillant de Lebrun.

Scipion est déjà Grec. Caton son ennemi est fout Romain, le dernier peut-être : « Il eut, dit Tite Live 3 , une si grande vigueur d’àme et de génie, que, dans quelque condition qu’il fût né, il se fût fait à lui-même sa fortune. Nul talent ne

lui manqua ni dans les affaires publiques, ni . dans les affaires privées. Il savait également les

*1. Tite Live, XXXVI, 44. — 2. Discours aux révoltés de Sucrone, aux captives espagnoles. — 3. Tite Live, XXXIX, 40.

affaires civiles et l’économie rurale. Les uns ont été portés aux suprêmes honneurs par la science du droit, les autres par l’éloquence, les autres par la gloire militaire. Son génie fut si également flexible en tous sens que vous l’auriez dit né uniquement pour ce qu’il faisait. Dans la guerre, brave soldat et célèbre par beaucoup de combats brillants ; plus tard, lorsqu’il parvint aux grands honneurs, général accompli. En temps de paix, si vous le consultiez sur le droit, très-habile jurisconsulte; s’il fallait plaider une cause, orateur très-éloquent. Il ne fut pas de ceux dont la parole est puissante pendant leur vie et qui ne laissent après eux aucun monument de leur élo-

quence. Au contraire son éloquence vit èt respire encore, consacrée par des écrits d& tout genre. Ses discours sont nombreux, tantôt pour lui,, tantôt pour d’autres, tantôt contre d’autres ; il fatigua ses ennemis non-seulement en accusant, mais encore en se défendant. Il poursuivit un nombre inlini de haines, et fut poursuivi par un nombre infini de haines. On déciderait difficilement si la noblesse s’est plus acharnée contre lui, ou s’il s’est plus déchaîné contre la noblesse. Sans doute, il eut un caractère âpre, une langue • acerbe et libre à l’excès. Mais sou âme fut invincible aux désirs, sa probité rigide, et il méprisa faveurs et richesses. Contre les plaisirs, le travail,

, le péril, il avait une âme et un corps de fer. La

vieillesse même, qui détend toüt, ne put le briser. À l’âge de quatre-vingt-six ans, appelé en justice, il prononça lui-même son plaidoyer et l’écrivit; â quatre-vingt-dix ans, il appela Servius Galba en jugement. » Sauf quelques antithèses, ce morceau est d’une énergie admirable, et, quand Caton parle pour la loi Oppia, Tite Live retrouve le ton de l’intraitable censeur 4 : « Si chacun de nous, Romains, avait conservé sur sa femme les droits et l’autorité de mari, nous n’aurions pas affaire aujourd’hui à toutes les femmes ensemble. Maintenant notre liberté, vaincue à la maisoti par leur révolte, est foulée et écrasée encore ici dans le forum, et, parce que nous n’avons su résister à Chacune d’elles, nous les redoutons toutes ensemble. « Il est amer et mordant, et quand il frappe, il blesse. « Quel prétexte, hon-

nête au moins à dire, donnent-elles à cette émeute? Nous voulons, disent-elles, être brillantes d’or et de pourpre; nous voulons, les jours

de fête et les jours ordinaires, être portées par la ville sur des chars, comme pour triompher de votre loi vaincue et abrogée, de vos suffrages conquis et arrachés; nous voulons qu’il n’y ait pas de bornes aux dépenses, au luxe... Du temps

JrTife lave,xxxrv, %

de nos pères, Ginéas essaya de séduire par des dons non-seulement les hommes, mais les femmes. Aucune d’elles n’accepta; si maintenant il

parcourait la ville avec ses présents, il les trou-

verait debout dans les rues pour les recevoir. » Cette rudesse est brutale, cynique : « Quelle est

cette manière de courir sur la place publique,

d’assiéger les rues, d’arrêter des étrangers? Cela même, ne pouviez-vous le demander chacune à votre mari? Êtes-vous plus caressantes en public qu’en particulier, pour ceux des autres que pour

les vôtres? Vous voulez mettre des rivalités

entre vos femmes, Romains ! Celle qui le pourra achètera de son argent ; celle qui ne le pourra pas „ demandera à son mari. Malheureux le mari, s’il cède et s’il ne cède pas ! puisque ce qu’il n’aura pas donné, il le verra donné par un autre.» Ce discours est virulent et acerbe; et pourtant il paraît faible à qui rassemble les anecdoctes de Plutarque et lit les véritables écrits de Caton. Dans Tite Live, ses paroles sont des périodes ; ses développements sont pleins de force, mais tels qu’il en ferait s’il eût étudié sous un Grec. Us ne ressemblent pas

aux phrases courtes, brusques, perçantes, lancées et accumulées comme des coups par cette

main de combattant. Ecoutez cette accusation r

« Il dit que les décemvirs n’avaient pas assez de

soins de ses provisions. Il ordonne qu'on leur

arrache leurs vêtements, qu'on les batte de verges. Des Bruttiens frappèrent les décemvirs.

Beaucoup d’hommes l’ont vu. Qui, supporterait .

cet outrage? qui cette tyrannie? qui cette servitude? Nul roi ne Ta osé faire. Faire cela à des

hommes de bien et de bonne race, le trouvez- . vous bon? Où est l’alliance? Où la foi de nos an-

cêtres? Injures signalées, coups, meurtrissures, douleurs et tortures, avec la honte et le dernier opprobre, sous les yeux de leurs concitoyens et de beaucoup d’hommès, tu as bien osé cela! »

. Dans le traité de l’Agriculture, pas un ornement, pas un mouvement, pas un sentiment : des sentences sèches, nues, précises comme les articles

d’un code; le langage abrégé comme l’action, les

mots traités en simples moyens comme les hom- ’ »

' • ' . mes} point de style, rien que des pensées et qui '» * • .

vont toutes à l’utile. Son ironie est violente ; elle est une arme comme toutes ses qualités; elle , est barbare même en conseillant l’humanité. « H. semble, dit-il, pour faire relâcher les Grecs dé- > portés, que nous n’ayons rien à faire qu’à discu- ’ ; \ L* ’ ‘

ter si quelques Grecs décrépits seront enterrés v • V

, par leurs fossoyeurs ou par ceux d’Italie. » Son • style est cru, parfois grossier; mais il est tout ' nerf, tant il met la pensée en relief, tant il est ’ ;

. une action parlante : arrivant de Carthage, il laisse tomber de sa robe dans le sénat des ligues '< ,

toutes fraîches. « La terre qui les produit* dit-il, n’est qu’à trois jours de Rome. » Son caractère est, comme son esprit, roide et terrible. Son es^clave Paccus, ayant acheté trois jeunes prisonniers pour en faire commerce, et voyant que Caton le sait, se pend d’effroi. Tout en lui est propre à Faction, tendu vers le gain. Il n’épargne ni soi, pi les autres, et s’en vante, n’ayant jamais dépensé plus de trente as à un repas, buvant le

môme vin que ses esclaves, les exploitant et les

accouplant en bon éleveur et trafiquant de bétail ‘ humain, à la fin avare et avide avec impudence, disant que l’homme divin est celui qui peut prouver par ses comptes qu’il a acquis plus de bien , qu’il n’en a reçu de ses ancêtres. Il ne rougitde rien 5 toutes les parties de son âme sont également invulnérables à tout trait. Il se loue ouvertement, et voyant un citoyen qui a commis une faute : « Pardonnez-lui, dit-il, ce n’est pas un Caton. » Il consacre ses passions haineuses et inflexibles, Un jeune homme avait fait condamner l’ennemi de son père mort. Caton l’embrasse : «Voilà, dit-il, les sacrifices funèbres que nous devons à nos parents. » Il se vante des minuties et des ridicules de sa vertu, par exemple d’avoir vendu son cheval en Espagne, pour épargner à la république les, frais de transport. Un dernier trait rassemble tout ce qu’il y a de résolu, de cy-

nique, de railleur dans son caractère. Vieux, il avait pour maîtresse une de ses esclaves. Son fils la voyant passer, indigné, baissa les yeux. Caton, le jour même demande en mariage la fille de son greffier; quand son fils voulut savoir s’il avait êoqtre lui quelque sujet de plainte : « A Dieu ne plaise! mon fils, réponditCaton d’une voix forte. Mais je veux laisser à la république des citoyens tels que toi. » Vertus, défauts, magnanimité, petitesses, esprit et caractère, tout en lui tend et travaille à futilité publique et privée. Toute sa vie est un effort, une acquisition, un combat.

\ « Paul Émile, dit Plutarque, était de tous les Romains celui qui aimait le plus ses enfants. Il les faisait instruire dans la discipline grecque et romaine, tenant auprès d eux grammairiens, sophistes, rhéteurs, sculpteurs, peintres, écuyers, veneurs habiles. » Selon Tite Live 1 , il disait que c< celui qui sait vaincre à la guerre doit savoir aussi préparer des jeux et ordonner un festin. » On reconnaît l’effet des idées grecques. Cependant cette âme, comme celle de Caton, est encore toute romaine. Mais Caton « aboie » contre la noblesse. « Ce qu’il y eut de particulier et de remarquable en Paul Émile, dit Plutarque 2 , c’est qu’il resta toujours attaché au parti des nobles ;

1. Tite Lire, XLV, 35. — 2. Plutarque, Vie de Paul Émile , eh. 41. r ' :

H ne dit et ne fit jamais rien en vue de. flatter" la multitude. 11 se concerta toujours avec les premiers èt les plus distingués d’entre les citoyens.» En patricien hautain et austère, il s’abstint dès sa jeunesse de plaider pour les plébéiens, de les saluer par leur nom, de leur prendre la main dans la rue. Plutarque ajoute encore qu’il étudia „ très-attentivement la science des augures, patrimoine des anciennes familles; il observait scru-

puleusement tous les rites, rejetait les moindres

innovations, passait de longues heures en temps, de guerre dans les expiations et les sacrifices. Que Caton, homme nouveau, s’emploie à devenir riche ; Paul Émile, comme Cincinnatus et Curius,

méprise l’argent par orgueil de naissance.. Son

nom suffit pour le mettre à «a place, et il se re^ lève en dédaignant ce que désirent les autres. Ji donne sa fille à Tubéron, homme d’une frugalité antique, qui vit auprès de Rome avec quinze autres chefs de la même famille sur une petite campagne, leur unique bien. Lui-même, en mourant, laisse à peine assez de fortune pour rembourser la dot de sa femme. Il a toute la hauteur desj Appius. Nommé par le peuple pour être général en Macédoine, il lui déclare à la tribune que, choisi par besoin, il ne lui a aucune obligation. Ses paroles sont ici plus fortes et plus vraies dans Plutarque que dans Tite Live. a Si vous *

croyez quelque autre plus capable de . conduire

cette guerre, je lui cède le commandement; si- ^non, ne vous mêlez pas de ce qui regarde ma, charge, mais faites en silence ce que je jugerai bon. Si vous voulez commander à vos généraux,

vous serez dans vos expéditions plus ridicules

encore qu’auparavant. » Arrivé au camp, il réta- • blit l'obéissance antique, enseigne aux officiers, et aux soldats ce qu’ils ont à faire; et tous con- fessent que depuis ce discours seulement iis sa-

-vent ce qu’est la discipline^ Son commandement est si despotique que ses soldats, vainqueurs et chargés d’argent, veulent lui refuser le triomphe. Quand Persée le supplie de lui épargner la honte du triomphe, il répond en souriant d’une telle lâcheté : « Cela est en son pouvoir. » L’orgueil engendre aisément la froideur et la dureté. On comprend maintenant le calme et la magnanimité du discours dans lequel, après son triomphe et la ' mort de ses deux fils, il rend compte au peuple de la campagne ; « Lorsque je n’eus plus rien, dit-il en finissant 1 , à demander aux dieux pour la république, je souhaitai, puisque la fortune à coutume de nous précipiter après nous avoir élevés au faîte, de voir ma maison plutôt que l’État souffrir ses vicissitudes. C’est pourquoi j’espère

. U Tite tive, XLY, 41. > *•

qitëpaf mon, iiisigne malheur la fortuite publique iégorltïais est garantie, puisque mon triomphe, •comme en dérision de la prospérité humaine; a été placé entre les funérailles de mes deux enfants. Persée et moi, nous offrons d’illustres * exemples du sort des mortels : lui, qui captif a vu

conduire devant lui ses enfants captifs, les a

pourtant encore ; moi, qui ai triomphé de lui* j’ai quitté les furlérailles de l’un pouf monter ail . Capitole, et du Capitole, je suis allé voir expirer l'autre; De tant d’efifarits, il n’en est aucun qui porte le nom Paul Émile ; deux ont été donnés en adoption aux familles Cornélia et Fabia, quand ma postérité semblait nombreuse. Dans la mai-\ son de Paul Émile, il ne reste plus qu’iin vieil- ' lard. Mais, parmi ces désastres de ma race, voire bonheur et la prospérité publique me consolent. >> Ces paroles sont dignes de Corneille; mais Tite Live, qui représente si bien cette grandeur, eût dû remonter à sa source. Il devait faire voir, comme Plutarque, qu’elle vient des traditions de famille et des mœurs patriciennes; un noble comme Paul Émile, que sa naissance destine aux honneurs, que son nom seul porte aux charges, qui naît homme public, considère les affaires < dd Rome comme les siennes, et sa patrie comme son héritage. Son rang explique sa vertu, et sa vertu expliquée devient naturelle ; le gfaiid

hdmme se trouve homme. Il reste à une place éminente, mais il n’est plus guindé en l’air comme par miracle; nous comptons les degrés qdi mènent jusqu’à lui. J’ajoute que ses traits, devenus plus humains, deviennent plus distincts. En s'approchant de noua il s’anime. La noble statue du moraliste sejneutsous la main du biographe. Tite Live représenterait mieux sa vie, s’il saisissait mieux la vérité.

Tout ce que nous venons de blâmer ou de louer dans cette conception des caractères est l’effet de l’esprit oratoire. Singulier spectacle que cèlui d’une qualité dominante qui traverse toutes les parties d’un talent, laissant partout les marques de son passage! Tite Live est orateur. C’est pour- * quoi la passion entre avec lui dans l’histoire. Un - souffle pénètre dans les dissertations de Polybe. Les sèches annales, qui d’un ton ihonotone récitaient une liste de notes, reprennent uh accent; devant nos yeux passeht des ligures expressives; du milieu des poudreuses chroniques sort la multitude des personnages morts et des nations éteintes; et l’histoire n’est plus une combinaison d’idées, mais un combat d’hommes. Tite Live est éloquent. C’est pourquoi il exprime avec une force extrême les grandes qualités des grands hommes, l’amour de la liberté et de la patrie, la fierté et le courage indomptables, la majesté calme, l’élan

de l’inspiration. L’imagination aninte ce qu’elle • touche, et dans ce qu’elle touche ce qu’il y a de ‘ plus beau. Mais le but de l’orateur est d’exciter une émotion dans notre cœur, non d’imprimer dans notre esprit un caractère. C’est pourquoi, quand il devient historien, il ressuscite les pas- ‘ . sions universelles et simples, et non ces assemblages complexes de sentiments particuliers qui sont les âmes. Il peint plutôt des qualités que des personnages 1 . S’il marque leur passion do- . minante, il en omet les causes ou les effets *. Il né l’explique point par les circonstances qui l’ont développée; il n’explique pas le reste par elle 3 . S’il fait parler un personnage, il songe à la cause ; ' plus qu’à l’orateur, et rend le plaidoyer moins naturel que parfait ; il adoucit les rudesses, corrige les négligences, efface le laid, le bas, le mesquin, l’excessif 4 , et cache la vérité sous l’élo-

- quence. Les êtres ainsi recomposés sont trop beaux pour être réels; l’auteur paraît derrière ses

vagues ligures, et, dans cette longue galerie, le, ‘ portrait de Tite.Live est le plus précis et le plus ’ complet.

1. Fabius. — 2. Annib&l, Paul Émile. — 3. Scipion. — 4. Caton, le peuple romain.

§ 1. Narrations. -

î. Redites. — Lieux communs. — Admirer n’est pas raconter.

— IL Élan et enchaînement du récit. — Fabius et Papirius.

— Force de la narration oratoire. — Les Fourches caudines.

— Récit de la mort de Lucrèce par Tite Live et par Denys.

— Récit du passage des Alpes par Polvbe et par Tite Live.

Comment dans Tite Live agissent et parlent les

personnages? Ici les défauts sont moindres et les

qualités plus grandes : non qu’à son éloquence s’ajoute un talent nouveau; mais le récit et le

discours conviennent mieux à l’esprit oratoire

que la composition des caractères, la critique ou la philosophie. Tite Live reste le même, mais t son ouvrage est plus parfait.

Quelles narrations fait l’orateur ? Des narra-

lions oratoires. Ses narrations ne sont donc pas toujours parfaites. Le plaisir n’est point pur quand on lit celles de Tite Live ; il faut choisir chez lui, et voici pourquoi :

I. Les actions dépendent des caractères. Dans Tite Live, ils sont peu marqués, sans traits per-

sonnels, les mêmes dans les temps de politesse et dans les âges de barbarie. Vous prévoyez que

les récits seront parfois trop semblables, et renfermeront des lieux communs. Que de fois, dans les dix premiers livres, ne revoit-on pas la même bataille ! Les cavaliers ôtent la bride à leurs chevaux, et s’élancent avec tant d’impétuosité qu’ils

enfoncent l’ennemi. Les fantassins entrent par

cette brèche, tout est pris ou tué, et l’armée revient à Rome chargée de butin. Cette monotonie ôte l’intérêt; et mieux vaudrait omettre un fait que se répéter tant de fois.

Les orateurs de profession ont au fond de leur mémoire plusieurs phrases toutes faites, utiles ou plutôt inutiles partout, moyens de métier, touchants peut-être ou . habiles, mais qui conviendraient mieux dans une école que dans une histoire. Tite Live en a comme Cicéron * : des enfants qui pleurent, des femmes qui, en gémissant, s’attachent à leurs maris, les temples des dieux renversés, les tombeaux des ancêtres violés, etc. Ces détails vrais, mais communs, ne méritent d’être mis nulle part, parce qu’ils peuvent être mis partout.

L’art et le besoin d’agrandir sont oratoires;

1. Tite Live, V, 40; I, ‘29; III, 52. Discours do Scipion avant la bataille du Tésin; discours de Fabius contre Scipion; discours de Vibius Virius, Ote. *

LES NARRATIONS DANS TITE L1VE. ’2bt

' car le but de l’orateur n’est pas dépeindre, mais de toucher l’auditeur par ses peintures; il traite la vérité comme un moyen, non comme une flrt; Au lieu de raconter, Tite Live prouve. 11 veut non qu’on connaisse ses héro^ , mais qu’on les admiré; il n'expose pas leurs actions, il les exalte. Quand il ouvre le récit du combat des Horabes i « Les glaives en avant, dit-il, comme une armée en bataille, les six jeunes gens, portant le courage de deux grandes armées, s’avancent l’un contre l’autre. Ils n’ont pas devant les yeux leur propre péril, mais la domination ou

la servitude de leur patrie, et la fortune de l’État

qui sera ce qu’ils l’auront faite 4 . » Jamais Tite Live ne nous laisse la liberté déjuger. Il se tient derrière ses personnages, attentif à les faire paraître, à les mettre dans un jour éclatant, pré-* parant la place avant leur venue, ne les montrant que lorsqu’il a mis notre esprit dans la

disposition qui convient. Il les annonce. Voyez cet exorde de la bataille de Zama* : « Le lendemain, pour décider cette querelle, s’avancent les deux plus braves armées, les deux plus illustres 1 généraux des deux plus puissants peuplés de la terre, devant, ce jour-là même, mettre le comble à tant de gloire acquise on la renverser. » Cette

1. Tite-Live, I, 25. — 2. lb. } XXX, 32. — 3. Le latin est plus fort : « Longe oræciarissimi . »

magnificence (le langage est d'une oraison funèbre. Tite Live emporte l’admiration de haute, lutté, à coups redoublés d’épithètes; il ferait

mieux de la laisser naître. Ce luxe de style met en défiance; nous voulons voir, non être éblouis. Les faits qu’on nous montre ainsi ne sont. plus.

Intacts; transformés dans la pensée de l’auteur,

ils en portent la marque , ,\\ yalait mieux les, laisser purs dans leur nudité native que les parer de tout cet éclat. Quand les trois cents

Fabius partent contre les Véiens : « Jamais, dit • * Tite Live 1 , armée si petite par le nombre, si. grande par la renommée et l’admiration publique, ne traversa la ville. Trois cent six soldats, tous patriciens, tous d’une même maison, dont aucun n’eût paru indigne de présider le sénat dans les plus beaux temps de la république, partaient, menaçant de ruiner le peuple véien avec

les forces d’une seule famille. Cet accent est

celui d’une harangue. Bossuet prend le même ton pour célébrer les campagnes du prince de .Condé. Seulement, l’éloquence approche ici de la

déclamation, et le besoin d’embellir conduit à Fem-

phase : dans une famille de trois cent six membres, trois cent six dignes d’être princes du sénat ! Cela est d’un rhéteur. Ces exemples distinguent nette-

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