‹ Essai sur Tite Live (volume 4)Chapitre 87 sur 103 · TfieXâve agrandit parce que la passion exagère · texte numérisé non relu

TfieXâve agrandit parce que la passion exagère

faiblira en rien le droit suprême. Il souhaite que la. puissance tri btfni tienne, respectée elle-même, respecte aussi le commanclement à Home, et que > le peuple n’anéantisse pas en lui le dictatèur et le droit de la dictature; s’il le fait, ce n’est pas* Papirius, ce sont les tribuns et le funeste jugement du peuple qu’accusera la postérité; bien , vainement, alors que, la discipline militaire une fois profanée, le soldat n’obéira plus au centurion, le centurion au tribun, le tribun au lieutenant,

le lieutenant au consul, le maître de la cavalerie

au dictateur; que personne n’aura plus de res- * pect, ni pour les hommes, ni pour les dieux; qu’on n’observera ni les ordres des généraux, ni les auspices; que les soldats, à l’aventure, sans permission, iront errer en pays ami ou ennemi, et qu’oubliant leur serment ils se mettront encongé à leur caprice, où il leur plaira; lorsque le drapeau, moins entouré d’abord, finira par être tout à fait désert; lorsqu’on ne se rassemblera plus à l’ordre ; lorsque sans distinction, le ' jour, la nuit; en lieu Favorable ou désavantageux, sans l’ordre ou par l’ordre du général, on combattra; lorsqu’on ne gardera plus, son rang ni son drapeau, clique le service militaire se fera

au hasard comme -un brigandage, au lieu de

s’exercer comme une institution consacrée. Tri-

buns du peuple, offrez-vous à tous des siècles

pour répondre à ces accusations; dévouez vos têtes à leur jugement; pour le caprice de Q. Fabius. » :

Cette complète décomposition d'une idée en ses moindres parties, cette logique pénétrante qui suit sans s’arrêter les dernières conséquences d’un pardon téméraire, cette multitude de mouvements qui se réunissent en une même passion, ce souffle continu et croissant, qui finit par tout renverser, sont l’éloquence même. La riche imagination oratoire coule à pleins bords, comme un grand fleuve, d’un élan irrésistible et régulier.

« Les tribuns étaient dans la stupeur, et déjà plus inquiets pour eux-mêmes que pour celui qui implorait leur aide, lorsqu’ils furent délivrés de cè fardeau par le concours du peuple romain, qui, passant aux prières et aux supplications, demanda au dictateur de faire grâce du châtiment au maître de la cavalerie. De leur côté, les tribuns, suivant le mouvement qui poussait tout le monde à la prière, conjurèrent instamment le dictateur de pardonner à la faiblesse humaine, à la jeunesse de Fabius. 11 était déjà assez puni. Déjà le jeune homme lui-même, déjà son père, M. Fabius, cessant toute résistance, tombaient à’ ses genoux et essayaient.de fléchir sa colère, alors le dictateur, imposant silence : «G’est bien, dit-il, Romains. La victoire reste à la discipline

« militaire, à la majesté du commandement, qui « aujourd’hui ont couru danger de périr. Q. Fa- « bius n’est pas absous du crime qu’il a commis « en combattant contre l’ordre du général ; mais, « condamné pour ce crime, il doit sa grâce au « peuple romain, il la doit à la puissance tribu- « riitienne, qui lui accorde la protection non pas « de son autorité, mais de ses prières. Vis,

« Q. Fabius, plus Heureux de l’accord que mon-

« Ire la cité pour te défendre que de cette *vio « toire dont tu te glorifiais tout à l’heure. Vis, « après avoir osé un attentat quo ton pète « lui-même, s’il eût été à la place de PapiriuS, « ne t’eût point pardonné. Tu rentreras en grâce « avec moi quand tu le voudras. Pour le peuple « romain, à qui tu dois la vie, tu ne peux lui « rendre de plus grand service que d’avoir apte pris en ce jour à te soumettre en paix et en « guerre aux commandements légitimes. » Ayant

déclaré qu’il ne retenait plus le maître de la ca-

valerie, il descendit du temple ; le sénat plein

de joie, et le peuple encore plus joyeux, les en 1 -

tourèrent et les suivirent, félicitant icj le maître

de la cavalerie, là le dictateur; et le commandement militaire paraissait aussi bien affermi par le péril de Fabius que par le supplice déplorable du jeune Manlius. »

' Cette phrase est une péroraison ; Tite Live ré-.

LES -NARRATIONS DANS TITE LIVE. 271 .'Sume l<e» faits et eonclut, comme clans un dis-

cours. Au fond, dans ses récits, tout est discours; quand il raconte, son Ion est aussi véhément que lorsqu’il harangue; soit qu’il parle, soit qu’il fasse parler les autres, il garde le même génie et le même accent. Voyesi cette peinture des Romains après la capitulation des Fourches caudines : « Le retour des consuls renouvela dans le camp le désespoir, au point que les soldats s’abstenaient à. peine de porter les mains sur ceux dont la témérité les avait poussés dans ce piège, et dont la lâcheté allait les en faire sortir plus honteusement qu’ils n’v étaient tombés, « Ils n’ont point pris de guides, ils n’ont point « eu d’éclaireurs: iis se sont jetés en aveugles, « comme des bêtes féroces, dans une fosse.» Les .soldats se regardent les uns les autres, ils regardent leurs armes qu’ils vont livrer tout à , l’heure, leurs mains qui seront désarmées, leurs corps qui seront livrés à la merci de l’ennemi.

Ils voient déjà par avance le joug détesté, fes

railleries des' vainqueurs, leurs visages insultants, et ce passage d’hommes sans armes au

; milieu d’hommes armés , puis cette lamentable

marche, de soldats déshonorés à travers les villes alliées, ce retour dans leur patrie et dans leurs familles, . où souvent eux-mêmes et leurs ancêtres sont revenus triomphants. , « Seuls, ils

« ont été vaincus sans blessures, sans coups,

« sans combat. Ils n’ont pas même pu tirer leurs « épées, en venir aux mains avec l’ennemi; c’est

« pour rien qu’ils ont eu des armes, des forces,

« chi courage. » Voilà ce qu’ils disaient en frémissant, lorsqu’arriva l’heure fatale de l’ignominie, moins amère encore dans la prévision que . dans l’effet. D’abord on leur ordonne de sortir des retranchements, sans armes, avec un seul vêtement. Les otages sont livrés les premiers, et mis sous une garde; puis on ôte aux consuls le paludamentum, et on renvoie leurs licteurs. Cette vue excita une si grande pitié, que ceux qui tout à l’heure les maudissaient et voulaient les livrer et les déchirer, oubliant leur propre sort, détournaient les yeux de cette profanation, d’une si haute majesté, comme d’un spectacle infâme.

« Les consuls, les premiers, passèrent sous le joug; puis chacun, selon son grade, subit à son rang l’ignominie ; puis les légions tour à tour.. Les ennemis armés les entouraient et les chargeaient de railleries et d’insultes ; des épées même furent souvent levées sur eux, et plusieurs blessés ou tués, lorsque l’indignation trop visible sur leurs visages offensait le vainqueur. *

‘ Ils passèrent ainsi sous le joug, et, ce qui était pire peut-être, devant les yeux des ennemis.' •Lorsqu’ils furent sortis du défilé, quoiqu’ils

fussent arrachés , pour ainsi dire aux enfers, et qu’ils crussent voir pour la première fois la lumière, la lumière eu leur montrant leur déplo- • râble troupe leur parut plus pénible que toute mort/ Ils auraient pu arriver â Capoue avant la nuit: mais doutant de la fidélité de leurs alliés, et retenus par la honte, non loinr de Câpoue, manquant de tout, ils se jetèrent à terre au bord du chemin.... Ni l’accueil affable de leurs alliés, ni leur air de bonté, ni leurs propos ne purent, je ne dis pas leur arracher une parole, mais leur faire lever les yeux et regarder en face les amis qui les consolaient.... Ils s’en allèrent silencieux et presque muets.*.. Ils ne rendaient point le salut, ils ne répondaient pas quand on les saluait; pas un d’eux n’ouvrait la bouche. ,

« Ce silence obstiné, ces yeux fixés à terre, ces oreilles sourdes à toutes les consolations, cette

honte de voir la lumière indiquaient un grand * amas de colère qui s’amoncelait au plus profond dé leurs cœurs, et le souvenir de Candium défait être un jour plus douloureux pour les Samnites que pour les. Romains » Dans tout ce passage respire une sombre et farouche douleur, digne d’un de ces soldats si humiliés et si braves;

î. Comparez à cette narration celle de Tliucydido (les Spar- ' tiates à Sphactéric). C’est la narration pure opposée à la narra* tion oratoire. .

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et Tite Live n’eût pas mieux dit si ie lendemain,

à ttome; il eût voulu les exhorter à la vengeance

et au combat. « >, 1

Celte passion si vive est vraie. Le cœur* comme l’esprit, a sa logique, et l’orateur sait l’une aussi bien qUe l’autre. Le grand sens de Tite Live ést mis au jour par la maladresse de Denys. Comparons les deux récits de la mort de Lucrèce. Voici

la narration de Tite Live 4 : / . .

« Quelques jours après, Sextus Tarquin, à l’insu de Collatin vint à Collatie avec un seul compagnon. Personne ne soupçonnant sop des- * sein, il fut reçu aveè amitié et conduit après ' souper dans la chambre des hôtes. Là, brûlant d’amour, dès, qu’il crut chacun endormi et son entreprise sûre* il vint l’épée nue vers Lucrèce qui dormait, et lui appuyant la main gauche sur la poitrine : « Silence* Lucrèce, dil-ii, je suis

« SeXtus Tarquin ) mon épée est dans ma main.

« Tu mourras, si tu pousses un cri. » Quelles .

* gaucheries et quelles bévues dans Denys! « La . femme s’étant éveillée au .bruit, et demandant* qui était là, il lui ordonna de se taire et de res-

ter dans la chambre, menaçant de la tuer, si elle essayait de fuir ou de crier.» Elle eût fui ou crié, * si les choses se fussent passées ainsi. Le mal- •

heureux Grec la déshonore. Il faut, pour qu’elle soit chaste, qu'elle n'ait pu prononcer un mot,

■ qu'elle ait l’épée sur la gorge et la main de Sex- . tus sur la poitrine. Il faut la montrer, comme. ^Tite Live, « éveillée en sursaut, effrayée, ne Voyant d'aide nulle part, et la mort sur sa tête, pendant que Turquie avoue son .amour, la sup- . plie, mêle les menaces aux- prières, la tente de < . toutes les manières dont ou attaque le Gceur d’une femme. » J'admire ce même discours dan^ •

Denys ! Comme Lucrèce doit êtrq tranquille eu . écoutant la tranquille dissertation . de Sextus 1 v, « Si tu consens à me satisfaire, dit-il, je ferai de

toi ma femme, tu régneras avec moi sur la ville

que mon père m'a donnée, et, après sa mort,

; sur les Romains, sur les Sabins, sur les Étrus- • ‘ ques, et tous les autres peuples auxquels il commande. Car je sais que j’hériterai du royaume

de mon père, comme il est juste, étant l'ainé de

ses fils. Quant aux autres biens dont jouissent ceux qui règrlent, et dont lu seras maîtresse -,

. avec moi, qu'est-il besoin de te les dire, puisque tu les connais bien? » — Il y a de l'amour et de la fureur dansi ces menaces de Tite Live : « Dès qu’il la voit inflexible, inébranlable même à la • crainte de la mort, ij ajoute à la terreur le déshonneur; il déclare qu’il la tuera, et mettra près d'elle un esclave égorgé, afin qu'on la dise poi-r

gnardée dans un ignoble adultère.. Par celte me-

nace, sa brutalité triompha d’une chasteté inflexible. Quand Tarquin fut' parti, fier d’avoir vaincu l’honneur d’une Femme, -Lucrèce,^ acca-

blée d’un si grand malheur, envoya un messa-

' ger à Rome et à Àrdée pour avertir son père et son mari de venir chacun avec un ami fidèle : une chose horrible est arrivée. » Benys ne com- . prend pas que ce corps et ce cœur sont brisés, qu’elle a honte de paraître au jour, qu’elle voudrait se cacher à la lumière, aux yeux des autres, à sa propre pensée. « Elle monte sur un char, dit-il, et se rend au plus vite à Rome. « Mais laissons Denys qui gâte et glace ce qu’il touche. Le récit de Tite Live est trop beau maintenant pour qu’on l’interrompe : «jgüs trouvent Lucrèce dans sa chambre, assise, le visage sombre. A l’arrivée des siens, ses lamies coulent, et son mari lui demandant: « Tout va-t-il bien?

« — Non, dit-elle; car quel. bien reste à une « femme qui a perdu l’honneur? Les traces d’un

« autre homme, Collatin, sont dans ton lit..

« Pourtant le corps seul a été souillé, l’âme est « innocente : ma mort en sera le témoin. Mais « donnez-moi vos mains pour gage et votre pro~

« mçsse que l’adultère ne sera pas impuni. C’est « Sextus Tarquin qui , ennemi sous le nom « d’hôte, la nuit dernière, armé, a remporté

« d’ici un plaisir mortel pour moi, et pour lui, « si vous êtes des hommes. » Tous lui donnent tour à tour leur parole; ils consolent son Ame malade, 1 excusent puisqu’elle a été- contrainte, rejettent le crime sur l’auteur de l’attentat ; l’àme pèche et non le corps; quand l’intention a manqué, il n’v a pas de faute. « C’est à vous de « voir, dit-elle, ce qui est dû à l’autre. Pour « moi, si je m’absous du crime, je ne m’exempte « pas de la peine. Nulle femme désormais n’aura « l’exemple de Lucrèce pour être flétrie et vivre.» Elle enfonce dans son cœur un couteau qu’elle avait sous son vêtement, et tombe sur sa blessure, mourante ; son père et son mari s’écrient.»

Ceci ne ressemble guère à tant de tragédies où l’on meurt facilement, pour finiï la pièce, et comme en cérémonie. Lucrèce est calme et sombre avant l’arrivée de son père, car sa résolution est fixe. La nature fléchit un instant quand elle les voit ; elle pleure. Mais quand elle commence ce discours si court, si ferme, si iUyc 1 ,' sa volonté est de nouveau tendue; elle a sa justification toute prête. Les mots qui la trahiraient sont obscurs et certainement prononcés à voix basse, et le dernier, qui est clair, rejeté au bout de la phrase, arrive avec le coup de poignard.

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