‹ Essai sur Tite Live (volume 4)Chapitre 90 sur 103 · Développements à contre-temps. — Harangues sur le champ · texte numérisé non relu

Développements à contre-temps. — Harangues sur le champ

de bataille. — Phrases symétriques. — Un général mora-,

)iste et académicien. — II. Art de développer et de prouver.

— Discours d’Appiûs sur les campements d’hiver. — Art * *

d’émouvoir et d’entraîner.- — Discours de Valérius. — Dis- ' .

cours de Vébius Virius. ... - .

I. On pourrait croire, puisque le génie de Tite Live est tout oratoire, que tous ses discours sont parfaits. Quelques-uns d’entre eux sont imparfaits parce qu’il a partout le génie oratoire.

C’est que l’éloquençe n’est pas le drame,, ni toute parole une harangue. Faire un discours,* c’est distribuer exactement un sujet en ses parties, appuyer chaque raison principale sur un grand nombre de preuves secondaires , unir , les arguments par des transitions régulières, '.

annoncer la conclusion dans Texorde, réunir *

toutes les preuves dans 1$ péroraison. L’exprèssion de la passion, brève et brusque, ne souffre

ni ces liaisons, ni ces développements. On ne

Live transfprme une -ancienne narration, avec quelle circons- pection il hasarde les détails crus et minutieux rapportés par les anciens auteurs," comment il insère des discours, et met en scène des sentiments, avec quel soin il corrige les négligences* lie les idées, ennoblit le style. Je n’ose traduire ces deux récits, de peur de trop souvent traduire; d’ailleurs, il faudrait les comparer phrase 'par phrase, noter les tournures, les sons, ie choix des mots, imiter la critique de Denys d’Halicarnasse, et ennuyer plus que jamais le lecteur.

s’occupe guère à décomposer ni à ordonner Son *

sentiment ou sa pensée, dans l’élan de l’action

ou dans l’angoisse de la douleur.» Des cris, dés larmes, des mots entrecoupés, des phrases ina->chevées, des attitudes violentes, voilà nos raisonnements et notre langage. Tel n’est pas celui des personnages de Tite Live : les passions vivantes entrant dans son esprit y prennent la forme oratoire; les voilà classées en arguments, accompagnées d’explications, soutenues par des expressions choisies. Elles gardent leur force, mais elles 4 *

perdent leur figure; un homme hors de soi ne trouve pas cette disposition savante. Que tous ces motifs soient en lui, à la bonne heure ; mais il ne les démêle pas; c’est l’auteur qui lui prête son style, et la harangue devient pathétique, mais 'fausse. C’est abuser du discours, que le plier à tout emploi ; il se refuse à ces nouvelles charges, et gâte ce qu’il ne doit pas porter. Cela s’excuse au théâtre, car on peut répondre que le poète a le droit d’embellir ses personnages, de leur donner avec la passion le génie, de faire d’un héros ou d’une princesse un orateur parfait. Mais comme l’histoire est une œuvre de vérité autant qu’une œuvre d’art, elle doit ressembler non à la tragédie, mais au drame, et faire parler les personnages en hommes, non en grands écrivains.

Reconnaissez-vous ici des femmes éplorées, age-

. nouillées entre les soldats, «parmi les traits qui

• volent? Elles supplient leurs pères et leurs maris de no pas se couvrir d’un sang sacré pour eux.

Ne souillez pas nos enfants .d’un parricide, vous vos fils, vous vos petits-fils. Si cette parenté, si ce mariage vous est odieux, tournez contre nous vos colères. Nous sommes la cause de cette guerre; .nous sommes la cause des blessures et du meurtre de nos maris et de nos pères. 11 nous vaut mieux périr que vivre sans nos maris j ou sans nos pères, veuves ou orphelines 4 .» Ces oppositions si nettement marquées, ce dilemme

si fortement construit, ces raisons si habilement

présentées et résumées ressemblent aux disser-

tâtions des Horaces 2 , et n’en sont pas pour cela plus naturelles. On craint pour les personnages • de Tite Live les circonstances imprévues et accablantes. Ils ont toujours en réserve, dans je ne sais quel coin de leur esprit, des périodes si parfaites qu’elles feraient honneur à une harangue de cabinet. Gracchus tombe dans une embuscade

* avec quelques hommes et se voit tout d’un coup enveloppé. « Il les exhorte à honorer par leur

• courage le dernier parti que la fortune leur laisse.

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